Froid aux yeux [Emile J.B Evans & Sigrid Oleksander]

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« Tu te fous d'ma gueule, tu m'prends vraiment pour une tapette, hein ?
Non sérieux, y'a des gens qui me gavent avec leurs histoires à la con. Genre les gens bizarre, y' m'font peur. genre j'ai peur d'une meuf moi. Faut pas se foutre de la gueule du monde non plus, c'est juste parce que lui, elle lui fout la trique et qu'il a envie d'savoir si elle est approchable ou non. Ouais ça me gonfle, j'veux bien qu'elle ait une réputation bizarre, mais j'suis sûre que c'est juste encore une de ces nanas qu'ont rien à foutre ici, ces gonzesses qu'auraient mieux fait de pas venir nous faire chier ici, qui se prend pour une artiste, qui se croit "différente" alors elle fait des machins d'artiste qu'elle croit provocant ou digne d'un personnage intéressant. Elle croit quoi, qu'elle fait peur ? Que parce qu'elle fait des photos de piafs crevés, on va s'intéresser à sa gueule ? Faut croire que ça a marché sur certains, parce que je m'en vais la voir. Et ouais, j'peux pas refuser parce que sinon ça donne raison à l'autre con. Mais bon, j'ai quand même prévu mon coup, j'lui en ramène un, de piaf.
Dès qu'on rentre dans leur petit jeu, elles tiennent pas longtemps.»


Il ne faisait pas bien beau ce jour là, et il était tard surtout, mais il avait galéré toute la journée pour trouver un oiseau mort alors il n'allait pas remettre ça à plus tard. Et comme ça, il en serait débarrassé, et de l'oiseau, et de la fille, et de l'autre boulet là. Il ferait d'une pierre trois coups. Cette spirituelle pensée le fit sourire et il joua avec l'une des pattes du malheureux oiseau logé au creux de sa main. Un petit rossignol. Il aimait bien ces oiseaux, parce qu'ils avaient du rouge, comme lui, sinon, ils étaient à peu près aussi bêtes que tous les autres oiseaux de ce genre. Celui là, il s'était écrasé sur une vitrine sans aucun doute. 'fin, il l'avait récupéré sur le trottoir et il avait le cou tordu, alors c'était l'explication la plus simple et la plus logique. Enfin, peu importait. Le truc embêtant avec ce bestiau là, c'est qu'il y avait un chat occupé à le mâchouiller quand il était arrivé, donc il était un peu...abîmé et puant. Il avait les organes un peu à l'air. Il devait avoir froid.
Emile aussi avait froid d'ailleurs, il serait bien rentré mais bon, il avait cette course à faire et si il était un peu fatigué, la perspective d'aller trouver la fille avec son oiseau dégueulasse le poussait gentiment de l'avant. Il ferait d'emballer le truc d'ailleurs. Il était rentré à Aitkin après l'entraînement de l'après-midi pour trouver ce foutu piaf, et il doutait que les passagers du bas soient ravis de le voir monter avec un cadavre sanguinolent à la main. Et puis ça l'aurait gêné, vraiment, il aimait avoir les mains libres. Enfin bref, il ne savait pas trop où le mettre en fait, et si son sac de sport était déjà puant, retrouver ses vêtements, et notamment son pantalon, tâchés de sang ne lui disait franchement rien. Cela laisserait la porte ouverte à de trop nombreuses blagues d'un goût assez passable.
Alors qu'il traînait des pieds sur le trottoir en cherchant vaguement une solution à ce problème, celle ci s'imposa d'elle-même quand il passa devant le Dragon Rouge. Nom quelconque pour un petit resto chinois quelconque, à ceci près que le Dragon Rouge faisait également épicerie asiatique et qu'à force de s'y rendre, Emile était devenu assez pote avec le gérant, un petit mec d'une soixantaine d'années qui pensait faire fortune en ouvrant un resto de bouffe traditionnelle aux USA. Genre sur un milliard et demi de chinois, y'a personne qui y avait pensé avant lui.

Il poussa la porte vitrée d'un coup d'épaule, le ridicule petit grelot qui y était accroché tintant atrocement aigu à ses oreilles. Guo, leva la tête de derrière son comptoir et lui adressa un petit sourire. Il était content, Emile ne venait jamais ici sans repartir avec quelque chose. Il leva un sourcil interrogatif en apercevant le truc mort dans sa main et après des salutations plutôt expéditives, il entra dans le vif du sujet : que foutait-il là avec un piaf mort à la main et qu'allait-il acheter ? Quatre nems au porc, du riz blanc et six paquets de nouilles instantanées pour dans la semaine, deux avec des champignons si possible et un poulet au vermicelles à emporter pour tout de suite. Pour le piaf, il avait besoin d'une poche ou d'une barquette hermétique pour pas qu'il empeste partout.
Il n'avait qu'à prendre une barquette en plastique pour les plats à emporter en cuisine et à aller racler un peu le congélateur. Depuis le temps qu'il devait le dégivrer...Ca éviterait que la bestiole sente trop mauvais et si il loupait la fille aujourd'hui, il n'aurait qu'à le mettre au frigo et ça irait encore demain.
Bonne idée la glace, ça puerait pas trop comme ça. Il demanda à Guo de lui préparer ses achats et fila vers les cuisines où il attrapa une boîte en plastique dont il vérifia la fermeture. Nickel. La glace maintenant. Il attrapa une spatule en métal sur le plan de travail et ouvrit le frigo. Un mega frigo, plus grand que lui, pas trop plein. Guo devait être un peu sur la paille en ce moment, le tourisme, c'était pas ce qui faisait vivre Aitkin, mais avec la rentrée et tout les élèves qui passaient maintenant, ça devrait aller. Il poussa les produits soigneusement emballés et se fit une petite place pour pouvoir racler les parois latérales qu'il estimait les plus propres. L'ombre commença à se faire, la porte n'étant pas faite pour rester ouverte. Il tendit la main pour la repousser et éviter qu'elle ne se referme complètement mais s'y prit un instant trop tard et se retrouva dans l'obscurité la plus totale. A tâtons, il chercha la poignée sur la porte, ses dents commençant à claquer un peu trop fort à son goût.

Il ne commença réellement à paniquer que quand il comprit que la porte du congélateur ne possédait pas de poignée du côté intérieur.
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Problématique.

Guo, il était adorable. Très très gentil. Elle ne le connaissait pas vraiment, elle allait simplement prendre en photo ses vitrines, toujours très colorées. Et l'insigne de son épicerie, le grand dragon, était très joli. Guo il lui souriait tout le temps quand elle passait devant lui, et il lui laissait photographier la boutique sans rien lui demander en retour. Il ne lui a jamais donné son prénom, par contre. C'est écrit sur sa veste.

Elle sort, pas pour longtemps. Les rues sont larges, longues, vertigineuses. Pas très agréables. Les passants ne s’arrêtent jamais. Ils ont les regards hauts et l'allure prétentieuse. Ils ne la voient jamais et lui rentrent dedans sans s'excuser. Ils continuent leur chemin, parce qu'ils sont pressés, ils ne doivent pas perdre de temps. Ils s'entravent mutuellement pour être à l'heure. Ils sont rivés à leurs écrans, à leur cadran, parlent seuls sans s'occuper de ce, ceux, qui les entourent. Ils se fichent des paysages et ils ont bien raison. S'ils s'arrêtaient, ils verraient à quel point ce qu'ils ont créé peut être laid.
Sigrid, elle a le regard bas, les doigts qui se posent un peu n'importe où sur l'appareil qui pend autour de son cou. Il n'est plus aussi lourd qu'avant. Les premiers jours, c'était vraiment dur de le supporter, mais maintenant ça va mieux, alors elle est contente. Elle ne sourit pas pour autant, il n'y a pas vraiment de quoi. Mais pour elle, être heureux c'est sourire. Alors elle n'est pas très heureuse non plus. Ça pourrait aller mieux. Voilà. Elle reste la tête basse, les yeux à demi clos, pour ne pas voir la crasse des rues et encore moins celle des gens. Ses cheveux lui tombent devant les paupières, c'est tant mieux. On ne la voit pas du tout.
Par contre, elle, elle le voit très bien. Le Dragon Rouge.

Sa grille d'aération à l'extérieur, en hauteur, très chinois. Elle n'avait jamais vu la Chine. Pas mieux que sur une carte, en tous cas. Il était là, aussi, Guo. Il s'affairait dans ses rayons, mais de là où elle était, impossible de savoir ce qu'il transportait. Des nouilles, peut-être. Sigrid aimait beaucoup les nouilles au boeuf. C'était ses préférées. Elle n'avait pas beaucoup d'argent, et il arrivait de manière très irrégulière jusqu'à son porte-monnaie. Sans travail, il fallait attendre les maigres revenus de ceux qui l'ont envoyé ici pour recevoir soi-même quelque chose qui s'apparentait à de l'argent de poche, qui mutait très vite en biscuits. Pour que les vers se taisent. Quand ils n'avaient pas de biscuits à manger, ils s'agitaient, se déplaçaient. Ils n'aimaient pas son ventre, elle les comprenait. Il était plat, il était maigre, il n'avait pas l'air très chaleureux et certainement pas agréable. Il était tout vide et tout froid. Alors ils allaient dans son cou et dans ses poignets. Mais c'était affreux, alors elle leur donnait des biscuits pour les calmer. Et ça marchait.
Ses doigts se collèrent à ses joues froides. Ils étaient froids aussi, ça ne servait à rien. Elle remit son écharpe en place et captura la vitrine écarlate. Aucun des passants ne la remarqua. Pas grave, elle entra. Il ne faisait pas très chaud à l'intérieur et le grelot au-dessus d'elle lui fit peur. Sigrid s'approcha du comptoir et de la caisse. Photographia les étagères en face pour comparer avec la photographie de la semaine passée. Le poisson rouge tournait dans le bocal, elle l'immortalisa aussi, sous prétexte qu'il était mignon. Guo la vit et la salua, lui demandant ce qu'il pouvait faire pour elle. Il déposa son chargement sur le comptoir, fit tomber un paquet de nouilles au sol, se baissa pour le ramasser.
Le regard de Sigrid s'échoua sur la vitrine. Derrière la vitrine. Dans les yeux de l'homme d'en face. Du monstre d'en face. Qui approchait. Qui s'approchait vite. Très vite. Ses yeux rouges. Sa peau craquelée. Couvertes de stries. Effrayante. Terrifiante. Il avait des vers sous la peau. Et de voir leur confrères, les vers étaient heureux, et commencèrent à grouiller.
Elle ne hurla pas, se contenta de fuir. Passa par les cuisines, trouva une porte qu'elle ouvrit et tira vers elle pour la refermer, manquant de coincer ses doigts. Pas de poignée de l'autre côté. Le noir absolu. Son souffle affolé redoubla d'intensité. Elle mourrait de chaud.

- ... Des... DES VERS ! ... Des vers de partout... !

Sigrid voulut pleurer de les sentir dans ses poignets à nouveau. Mais elle devait être forte. Robuste. Elle serra son appareil fort contre son coeur, lui murmura que tout irait bien, que tout se passerait parfaitement bien, alors qu'elle n'avait aucune idée de la manière dont elle allait s'en sortir. Ses yeux humides se dirigèrent vers l'objectif. Elle ajouta le flash, prit une photo pour savoir pourquoi l'air était devenu si froid.
En face d'elle, son regard haineux lui glaça le sang.
Sigrid enleva son écharpe, puis son haut, finissant en soutien-gorge, les bras bandés. Déposa tout doucement le haut sur les épaules de la personne en face d'elle, entoura son cou avec l'écharpe, pour pas qu'il ne prenne froid. Elle le connaissait très bien. C'était le capitaine de l'équipe de basket. Il ne l'aimait pas. Elle ne lui avait rien fait. Il ne l'aimait simplement pas, parce qu'il ne la regardait pas. Comme les autres. Mais elle devait le sortir de là. Elle devait faire quelque chose, mais surtout, ne pas croiser le regard rouge et les vers qui s'agitent. Sinon, ils finiraient dévorés. Tous les deux.

- N'allez pas attraper froid, monsieur.


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«Non, c'est pas possible. Je suis quand même pas assez con pour finir enfermé dans un congélo...Bah faut croire que si. Putain. Putain de merde ! Et c't'abruti de Guo il va pas venir voir, genre j'me suis envolé comme ça, y'a un passage interdimensionnel dans ses cuisines. Non mais merde, j'veux pas crever d'hypothermie dans son frigo ! J'ai beau taper contre la porte, ça sert à rien, en plus j'dépense de l'énergie et d'la chaleur, c'pas bon. Tant pis. J'vais crever ici, comme les mouches qui ont le malheur d'entrer dans mon frigo l'été. On va r'trouver mon cadavre dans quelques heures, quelques jours, et Guo le cachera, l'enterrera quelque part. J'lui en voudrais même pas j'crois. Le pauvre. Comment expliquer innocemment qui s'retrouve avec un cadavre dans son frigo ? Ils finira en taule pour homicide et même si là, j'ai juste envie d'le crever le vieux, c'est pas c'que j'lui souhaite. La prison, j'souhaite ça à personne. C'est rigolo hein ? HEIN QUE C'EST RIGOLO ? C'est moi qui me retrouve enfermé ! Ahahaha ! Je me marre !
Ouah putain, quelqu'un m'a trouv-»


Il était paralysé.
Cela aurait pu être à cause du froid, mais non, il était simplement stupéfait du degré de connerie de la personne qui venait d'ouvrir la porte pour la refermer aussitôt et s'enfermer avec lui. Quand il l'entendit crier et commencer à murmurer toute seule, car il espérait de tout coeur que personne n'était assez con entrer dans un frigo pour lui dire que tout irait bien, il n'eut aucun doute sur l'identité de l'abruti qui s'était enfermé ici. Il n'aurait pas besoin de la chercher. Cool. Il se tourna dans la direction qui lui semblait être la sienne pour lui éclater la gueule contre les parois givrée du congel', si possible en lui rappant la figure dessus comme de l'emmental sur ses nouilles, quand il fut aveuglé par un éclair lumineux qui le laissa abasourdi. Elle venait...de le prendre en photo là ? Il n'avait pas rêvé ? Cette pauvre conne venait jusqu'ici pour le prendre en photo. Il tendit rageusement la main vers elle mais calcula mal son coup et ses doigts ne rencontrèrent que du vide. Un vide glacé. Et puis il la sentit, là, toute proche, qui lui passait son écharpe et lui mettait un tissus quelconque sur les épaules.
- N'allez pas attraper froid, monsieur.
Heugeubeuh ? C'était quoi ce bordel ? Monsieur ? Genre il était un monsieur c'est vrai, genre il avait besoin d'une écharpe et...Non mais, elle avait vraiment un grain, c'était pas possible autrement. Aucune nana saine d'esprit enfermée dans un endroit pareil ne filerait ses sapes à un connard comme lui en lui demandant de ne pas attraper froid. Parce qu'il était un peu salaud de temps en temps, il le savait, ça lui plaisait bien, mais parfois il lui arrivait de na pas être très fier de lui. Mais il ne le disait pas, c'était ça l'important. Et avec elle...bah. C'est pas comme si elle l'intéressait particulièrement, elle était trop bizarre et discrète pour devenir un de ses souffres-douleur, mais il ne l'aimait pas, pour ça justement, et personne ne pouvait ne pas s'en rendre compte. Ouais, c'était à la fois pas grand chose mais très clair, il ne savait pas trop comment le dire. Il l'aimait pas, comme il n'aimait pas les choses trop compliquées pour lui. Alors qu'est ce qu'il lui prenait bordel ? Ça aussi c'était trop compliqué, mais il n'avait plus le courage ni même l'envie de s'énerver. Cela n'aurait servit à rien. Il devait sortir de là, et casser la gueule à une fille, qui plus est de ce gabarit, n'était pas dans ses priorités premières.
Il ouvrit rapidement la fermeture éclair de son sweat et attira la fille contre lui. Elle ne se débattait pas, c'était parfait, alors il passa le bas de son t shirt par dessus sa tête et ils se retrouvèrent à partager le même vêtement. Voilà l'avantage d'être un rebelle qui portait des t-shirts trois fois trop grands pour lui : on pouvait mettre plein de choses dessous, même des gens. Il referma son sweat, passa maladroitement ses bras autour de son petit corps et la serra contre lui. A deux, ils crèveraient moins vite. N'est ce pas un bilan plutôt positif ? Il soupira et posa sa joue sur la tête de Sigrid Oleksander, vaincu. La réalité était là : il ne pouvait rien faire. Strictement faire. Il pouvait juste espérer qu'on les trouve rapidement, prier à la limite, mais il doutait que Dieu lui accorde quoi que ce soit après le nombre de fois où il s'était foutu de sa gueule. Là, dans le noir et le froid, il avait l'impression d'être dans un autre monde. Le sien, le vrai, continuait de tourner, de l'autre côté de cette foutue porte, alors que lui pourrait disparaître ici. On n'y pensait plus n'est ce pas ? Dans ce monde si sécurisé, que la mort puisse se tapir si près. Un instant d'inattention, une trop grande confiance dans la technologie humaine, dans la vie toute entière et on se retrouvait là, comme un con, à geler petit à petit. Quelle mort de merde. Si il s'en sortait, il éviterait à tout jamais les lieux où il neigeait. Ouais, le Minnesota quoi. Il prendrait direct un billet de train et rentrerait chez lui. Il se serra un peu plus fort contre elle, ses doigts étant presque complètement engourdis.
Que ferait-il si il ne pouvait plus jamais jouer ?

_ Y'a pas d'vers ici, c'est...l'principe d'un congel'.

Si ça pouvait la rassurer.
Si seulement elle pouvait le rassurer lui aussi.

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Horloge.

Emile Jordan Billy Evans. Très exactement.

Capitaine de l'équipe de basket depuis plusieurs années maintenant. Deux, trois ans. À peu près. Entré dès sa première année de lycée à l'académie. Plus tôt qu'elle. Ils avaient quatre ans d'écart. Il faisait partie des têtes brûlées de l'établissement, des méchants. Des mauvais. Il dirigeait son groupe d'une main d'acier. Il en avait un, de groupe. Il poussait ceux qui se mettaient, littéralement, en travers de son chemin dans les couloirs, les aspergeant au passage d'une coulée d'acide dont il avait le secret. Elle le savait. C'était exactement ce qu'il lui avait fait. Une seule et unique fois. La seule fois qu'il avait fait attention à elle. De toute sa vie.
Elle l'épiait, des fois. Quand elle le croisait au détour d'un terrain de sport. Quand elle sortait pour prendre des clichés et que lui rentrait dans les vestiaires, s'habillait, et se rendait à l'extérieur. Il n'était pas pensionnaire, il habitait sans doute en ville. Peut-être. Elle ne le connaissait pas. Lui non plus, ne la connaissait pas. Et pourtant, elle connaissait son prénom. Son âge. Ses habitudes. Ce qu'il faisait. Comment il agissait avec les autres. Tous les autres. Pas difficile de deviner qu'il n'était pas vraiment d'ici, avec son accent texan. Le mystère de savoir où se rend son tatouage, qui ne se termine pas sur son omoplate, qui ne fait pas le tour de son bras. Sigrid savait qui il était, tout comme elle était persuadée qu'il la connaissait, décidément, autant que ce qu'elle le connaissait. Ils n'ont pas de secrets pour eux. Ils se contentent de ce qu'ils savent. Rien de plus. Pas besoin.

Il devait avoir froid. Il ne faisait pas si froid que ça, pour elle. Il y avait pire comme morsure, sur le Vieux Continent. Mais lui, il était habitué au soleil. À ses rayons. À sa chaleur. Peut-être que les hivers du Minnesota ne lui avait pas suffit. Peut-être qu'ils n'avaient pas été si rudes que cela, finalement. Il tremblait un peu. Elle le sentait. Pas besoin de ses yeux pour le deviner. Elle sentait ses mains, qui n'étaient pas si loin. Elle voulait les capturer. Les capturer comme on capture des papillons. Il fallait qu'il les enroule dans l'écharpe, qu'il souffle dessus. Ça réchauffait. Mais elle ne chercha pas à les attraper. Ils ne se connaissaient pas. Ce serait mal vu. Mal perçu, plutôt. Il pourrait la frapper, après, si cela ne lui plaisait pas. Quand il la verrait. Mais rien ne lui plaît. Il n'est pas foncièrement mauvais. Il est, simplement, maladroit. Mais il est méchant. Il a peur. Très peur. Il tremble. Ses mains, elles tremblent. Il se retient de frapper. Il a froid. Affreusement froid. Ou alors il a peur.
Il l'attire vers lui et son coeur rate des battements. Elle termine contre son torse. À même la peau. Contre lui. À sentir ses ventricules se soulever, battre, juste assez haute pour atteindre sa poitrine. Le tissu qui la recouvre comme si elle était morte. Mais là, le tissu était chaud. L'oreiller aussi. Et ses deux bras qui l’enserrent. Plus fort qu'elle ne l'aurait cru. Les spasmes d'actualité ne menacent rien. C'est son bouclier à lui, à défaut d'expliquer son geste. Tais-toi et laisse toi faire. Sigrid n'avait pas résisté un seul instant. Pas de quoi, il n'était pas dangereux. Violent. Vindicatif. Certes. Mais pas méchant. Pas comme ça. Pas maintenant.
Elle sourit, il ne pouvait le voir. Les vers rentraient dans son ventre, c'est parce qu'elle n'était pas toute seule. Il y avait Emile avec elle. Il préférait Jordan. Des sonorités bien plus dures, solides. Emile était plus fin, délicat. Il était comme cela. Elle souriait, sous ses longs vêtements. Fit discrètement glisser l'appareil dans son dos, pour ne pas être gênée. Pour ne pas le gêner. Ses bras maigres virent ramener son dos plus près d'elle. C'était un feu à lui seul. À la différence que ce feu-là ne brûlait pas, mais réchauffait.

- Vous êtes gentil parce que vous avez peur de souffrir. Mais vous savez, vous n'avez pas à être gentil. Vous ne souffrirez pas.

Ses petits doigts naviguèrent le long de son échine, puis dans sa nuque, avant de se ranger dans le creux de ses seins. Tout contre lui. Puis elle se défit de son emprise. Alla rapidement chercher ses mains dans son dos pour les ramener dans les siennes, au chaud. Sigrid souffla alors sur les phalanges engourdies, pour qu'elles aillent bien. Qu'elles aillent mieux.

- Et puis les gentils ils finissent toujours par s'en sortir.

Elle ferma les yeux, il n'y avait de toutes façons rien à voir dans le noir. Il respirait à un rythme très irrégulier. Il n'était pas à l'aise, visiblement. Elle s'en voulait. Elle s'en voulait de ne pas savoir parler avec lui, de ne pas savoir lui dire ce qu'il avait besoin d'entendre à ce moment précis. Ce n'était pas n'importe qui. C'était Emile Evans. Jordan, plutôt, Jordan Evans. Qui ne lui avait jamais accordé la moindre attention. Qui ne l'avait jamais regardé, à défaut de l'avoir vu. Ils n'étaient pas du même monde. Grand Roi du Désert quand Sigrid avait la prétention de se croire infante du Royaume Polaire. Ses longs cheveux rouges contre ses deux grands yeux bleus. Sur la pointe des pieds, elle écarta avec ses doigts le col de son asile, laissant au passage les mains du bienfaiteur contre sa peau à elle, gardée par une main. Elle ne voyait rien, mais elle le regardait. Au dessus d'elle, il ne pouvait y avoir que son visage.

- Pourquoi Jordan, et pas Emile ?


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«...»

Elle avait pris ses mains, les avait doucement réchauffées.
Avait essayé, du moins, car c'était bien plus profondément qu'il avait froid, qu'il était glacé. Il n'avait rien à dire, rien à penser. Il avait l'impression que même son cerveau était engourdi, un peu comme lorsqu'il essayait de s'endormir en s'abrutissant devant les reportages animaliers sur une des rares chaînes qui se voulaient culturelles. Parmi les choses hétérogènes et parfois complètement inutiles qu'il avait retenues de ces après-midi de somnolence, il y avait une qui lui faisait froid dans le dos, et c'était un jeu de mots malheureux. C'est tout simplement que mourir de froid n'était pas particulièrement douloureux, il suffisait de se laisser aller, de baisser sa vigilance, de s'endormir en fait, et on était mort sans s'en rendre compte. Peut-être était-ce un peu exagéré. Guo tenait un restaurant et un magasin, il y avait peu de chance que ni lui ni ses employés n'aient pas besoin de venir chercher quelque chose dans le réfrigérateur alors que les premiers services du soir n'allaient pas tarder à commencer. Il libéra lentement sa main droite de celles de Sigrid et sortit son portable de sa poche en tremblant. L'écran lumineux afficha l'heure en éclairant l'intérieur du congélateur d'une lumière bleutée. Oui, les premiers clients ne tarderaient pas à arriver. Avec un peu de chance, le cuisinier déciderait de prendre un peu d'avance et de préparer quelques entrées avant l'heure, ou de sortir ses ingrédient. Oui, avec un peu de chance... elle le regardait. Il éprouva de nouvelles difficultés pour avaler sa salive. Elle n'avait pas bougé, cela voulait dire qu'il le regardait avant qu'il y ait de la lumière. Enfin, elle devait simplement essayer de le discerner dans l'obscurité, non ? Malgré toutes ses bizarreries, malgré tout ce qui se racontait sur son compte, elle n'avait pas d'yeux bioniques et elle ne pouvait sûrement pas le voir dans un noir pareil. Parce que c'était noir, pas la moindre source de lumière, même un chat il y voit rien. Et non, il ne penserait pas à "noir comme dans un four", ça lui ferait mal. Oui mais... Il préférait encore le noir à ses yeux posés sur son visage. Il ramena sa main au chaud contre elle et le noir revint aussi soudainement qu'il était apparu. D'ailleurs, cette lumière tout d'un coup, il avait trouvé cela grossier, incongru, pour lui qui dramatisait sa situation à l'envi, se rendre compte qu'il avait une source de lumière et de communication dans sa poche le faisait se sentir ridicule.
D'autant plus qu'il avait le numéro professionnel de Guo. Il allait l'appeler, c'était la meilleure chose à faire. Il se savait un peu idiot, mais il ne l'était pas au point de ne pas vouloir appeler à l'aide par pure fierté dans une situation comme celle-ci. D'autant plus qu'il n'était pas le seul impliqué. Mais il hésitait. Cette fille, quoi qu'il en dise, elle lui faisait un peu peur. Il ne se souvenait pas lui avoir jamais porté la moindre attention, et en la cherchant, il n'arrivait même pas à se faire une idée précise de son visage. Une gonzesse pas grande avec des cheveux bruns et des yeux bleus. Vaguement une attitude, parce qu'elle n'était tout pas banale, mais c'était tout. Mais maintenant qu'il l'avait vue, il avait peur de ramener de la lumière sur son visage. Peut-être était-ce cette situation, le fait qu'elle ait eu les yeux braqués sur lui ou la lumière du portable qui donnait un aspect irréel et assez inquiétant à cette scène qui le mettait déjà suffisamment mal à l'aise, mais lorsqu'il pensait à elle, il ne voyait que ce regard bleu, froid et immobile qui le fixait dans le noir. Qui le faisait se sentir vu et aveugle. Ses mains recommencèrent à s'agiter contre la douce poitrine qui essayait de les réchauffer et il les amena dans les cheveux de Sigrid jusqu'à trouver sous visage, doucement, pour ne pas lui mettre un doigt dans l'oeil ou la griffer par maladresse, et il mit une main sur ses yeux. Là, elle ne le voyait plus.

_ Emile c'pas beau. C'tout.

Il ramena son visage contre sa poitrine en lui caressant les cheveux. Un peu parce qu'il avait envie de la sentir contre lui, beaucoup parce qu'ainsi, il saurait quand l'envie lui prendrait de nouveau de le transpercer avec sa paire de rayons aquatiques.

_ Et puis, j'suis pas gentil, tu dois l'savoir nan ? Depuis l'temps qu't'es à Volfo'.

Il ressortit son portable, maintenant qu'elle avait le visage contre son torse, il ne risquait plus rien, juste d'être chatouillé par le bout de son petit nez tout froid. Il eu du mal à trouver le numéro de Guo dans son répertoire. Non, il n'avait pas tant d'amis que ça mais ses mains tremblaient et plusieurs fois, il cru qu'il allait faire tomber son portable sur le sol. Laborieusement, il amena l'appareil jusqu'à son oreille et essaya de se calmer. Certes, il se trouvait dans une position inconfortable et franchement ridicule, mais il n'allait pas en plus faire savoir à cet abruti de chinois qu'il était mort de peur et qu'il l'appelait au secours. Non, il se contentais de lui demander un minuscule service. Guo ne répondit pas. Il réitéra l'opération, sans plus de succès. A sa troisième tentative, il finit par répondre après la quatrième sonnerie. La suite, Emile ferait tout son possible pour la faire disparaître de sa mémoire. Il rigola, ce con, il rigola. Avec son rire de chinois, il se foutu ouvertement de lui. Quand Guo raccrocha, il ne tremblait plus de froid mais de rage. Dommage que son téléphone ne se ferme pas d'une manière ou d'une autre, il aurait bien voulu le refermer brutalement d'un geste théâtral mais comme le lancer contre la porte ne lui sembla pas une option très intéressante, il du se contenter de le remettre gentiment dans sa poche alors que du bruit commençait à se faire entendre derrière la porte. La lumière fut, et dans cette lumière se tenait un Christ grassouillet à la tête de vieil asiatique moqueur. Emile sortit Sigrid de sous son vêtement aussi vite qu'il pu et lui fourra son t-shirt dans les mains.

_ J'sais pas à quoi tu penses le vieux mais t'es à côté d'la plaque.

Il attrapa Sigrid par le poignet à passa rageusement à côté de Guo en lui administrant un aimable coup d'épaule. Son t shirt était glacé d'être resté par terre pendant tout se temps, il ne pouvait pas lui demander de le remettre. Il enleva son sweat et lui passa sur les épaules pour traverser la salle de restaurant qui commençait à se remplir. Il n'avait plus froid. Il n'avait jamais froid quand il était en colère. Sa commande était toujours sur le comptoir, dans une poche en plastique blanc identique à toutes celles qui jonchaient le sol de son appartement. Il l'attrapa de sa main libre au passage. Il payerait la prochaine fois, et si l'autre avait le culot de l'appeler ou de lui envoyer la facture d'ici là, il lui demanderait si il pouvait lui fournir une preuve écrite que sa cuisine répondait aux normes de sécurité en vigueur. En 2013. Quelques clients se retournèrent en voyant passer un type aux cheveux rouges à l'air particulièrement aimable traînant une pauvre fille par le bras mais on sait bien que la plupart des gens sont des couards, et personne ne dit rien, du moins pas avant qu'ils soient sortis tous les deux et que la porte se fut refermée derrière eux. Connard de chinois. Même pas des excuses ni rien. Bon. Il se tourna vers Sigrid, se décidant enfin à lui lâcher le bras. Dans la lumière jaune des réverbères, ses yeux n'avaient plus rien d'effrayants, il étaient juste...bleus quoi, et elle, elle était moins mignonne que dans ses souvenirs. La nuit était tombée, il était plus de 19 heures. Les bus avaient arrêté de faire la liaison avec Volfoni depuis une demie heure, et lui il n'avait pas de bagnole. Comment elle allait rentrer ? La réponse était pourtant évidente: elle ne rentrerait pas. Pas avant demain tout du moins, elle allait devoir passer la nuit en ville, et elle n'avait sûrement pas de quoi se payer un hôtel. Oui, la réponse était claire, mais elle le faisait chier. Enfin, pas autant qu'il l'aurait cru. Et puis elle ne disait rien, il avait rarement entendu le son de sa voix. Noyée dans un sweat beaucoup trop grand pour elle, elle avait l'air encore plus petite que d'ordinaire. Elle était discrète. Elle ne lui causerait sûrement pas beaucoup de soucis.

_ Bon. J'sais pas c'que tu comptes attendre dehors, mais y'aura plus d'bus à cette heure, pas pour aller à Volfo en tous cas, et j'vais pas te laisser crécher sous un avant toit. On y va, ou tu préfères rester là ? J'te préviens, je récupère mon sweat...
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Degrés en plus.

Elle n'y voyait plus rien.

Pas la peine de chercher à savoir. Il faisait chaud, elle était à l'abri, c'était tout ce qui l'important. L'espace d'un instant, Sigrid eut l'impression d'en avoir été réduit à loger le ventre d'Emile, situation fort peu probable étant donné l'absence d'utérus chez ledit porteur. Le vêtement lui tenait suffisamment chaud pour qu'elle soit parfaitement sereine. Ses yeux clos en contact avec son derme brûlant, ses mains glissées dans son dos. Ce qui s’apparentait, consciemment ou non, à un énorme câlin. L'espace d'un instant, Sigrid voulut ne jamais sortir de son nouveau placenta. Elle n'entendait rien, ne voyait rien, s'en foutait pas mal. Elle n'était pas toute seule. Elle avait Emile avec elle. Emile est son joli prénom qu'il n'aime pas. Jordan. C'était tout de même moins agréable, ne serait-ce qu'à penser. Mais c'était son choix. Son choix, et pour le peu qu'ils étaient ensemble à ce moment-là, elle n'allait pas se permettre de répliquer. Quoi qu'elle ne l'aurait jamais fait, même dans un autre contexte. Certainement pas dans un autre contexte.
Il la frapperait sans doute une fois cette histoire terminée. Il la passerait à tabac dans les toilettes des étages, comme d'autres l'auront fait avant lui. Parce qu'elle l'a touché. Parce qu'elle l'a appelé par son premier prénom. Parce qu'elle a partagé son haut, par pure charité de sa part. Parce qu'elle l'a vu dans une situation qu'il considère en tous points comme gênante, d'après la conversation qu'il entretenait à ce moment-là avec le propriétaire du Dragon Rouge. Parce qu'en plus, il n'avait pas songé à l'appeler plus tôt, ce qui le rendait particulièrement peu malin aux yeux du monde. Décidément, Sigrid en savait beaucoup trop. Elle était finie. Sa tranquillité toute relative, réduite en miettes. À néant. Elle se sentit blêmir, mais n'oscilla pas, tétanisée à l'idée de contrarier son futur bourreau. Mieux valait se laisser faire, se taire, et lui obéir. Et s'il fallait parlait, répondre le plus rapidement possible la chose la plus naturelle qui soit. Grande entreprise que voilà.

Impossible de garder les yeux fermés. Les vers grouillaient à ne plus savoir où s'installer. Elle les sentait bouger sous sa peau, transie. Elle voulait pleurer. Pleurer, leur donner quelque chose pour les calmer, et pleurer tout son soûl. Elle n'avait rien avec elle, sur elle. Pas de sac, pas de contenu de sac. Rien de plus que l'appareil. Rien de plus qu'un misérable paquet de mouchoirs dans la poche de son pantalon. Tout le reste était resté au pensionnat. Tout était là-haut. C'est lorsqu'elle le sentit trembler que Sigrid nota la force qu'elle développait à agripper le dos d'Emile. De Jordan. Il tremblait, vraiment. Passé le stade de la peur, il y a le stade du courage. On vainc sa terreur à force d'y être confronté, et on la combat. une fois qu'elle n'est plus là, soulagement. Grand soupir, grand sourire. Béatitude. Sigrid avait beau en être convaincue, le savoir plus que de raison, l'une des rares choses qu'elle ne remettait pas en question, impossible de lâcher Emile. De lâcher Jordan. Impossible de s'en écarter, de le contrarier, pire, de croiser son regard haineux et impitoyable.
Elle n'était personne. Ni à Volfoni, ni dans la vie quotidienne. Elle n'avait personne. Ne servait les intérêts de personne. Elle évoluait, un peu n'importe comment, vivait, c'était déjà bien. Survivait tant bien que mal, Dieu seul savait par quel prodige. Elle était là, elle respirait, contre le torse long et musclé du capitaine de l'équipe de basket. Elle le serrait contre lui comme s'il risquait de s'envoler. Comme s'il ne fallait pas qu'il s'échappe. Pour rien au monde elle n'aurait cédé sa place. Pas tant par rapport à celui qu'elle séquestrait. Pas tant par rapport à son nom, son statut. Il était celui qui la rendrait bien misérable. Il était celui qui la détruirait, qui lui ferait oublier l'espace d'un instant, équivalent d'un ridicule souffle, la douleur causée par les dents aiguisées des vers rongeurs pour lui faire connaître celle des os brisés et de la peau arrachée. Et pourtant s'il savait. Et pourtant s'il n'avait que l'once de l'idée qu'elle se faisait de lui. Il était là, avec elle. Et il lui donnait suffisamment de crédit pour se servir d'elle comme d'une bouillotte. Sigrid était une bouillotte. La bouillotte d'Emile... de Jordan Evans. Capitaine des Volfoni's Knights. L'une des têtes d'affiche du campus. Le mauvais garçon. Le mauvais bougre.
Trop d'honneur.

Elle entendit la porte s'ouvrir, et sentit la poigne destructrice l'arracher de lui, la sortir de sa chrysalide. À moitié nue face à l'encadrement indistinct, face à la silhouette grassouillette de Guo plongé en contre-jour, elle baissa les yeux, la tête, attrapa ses épaules et s'enlaça elle-même, jusqu'à ce que Jordan ne la condamne à récupérer son haut précédemment quitté. Rhabilles-toi. Le message était clair. Il adressa quelque chose au restaurateur, et si Sigrid ne comprit rien de ce qu'il avait aboyé, la faute à l'action d'enfiler son vêtement à peine entamée, son ton laissait supposer qu'il n'était pas foncièrement satisfait de la situation. Il ne la laissa guère en paix, kidnappant son poignet avant même qu'elle eut enfilé son bras dans le trou de la manche. Son pas agressif suivi par son ombre au faciès enfoui dans sa poitrine les tira tous deux du réfrigérateur. La température remonta en conséquence, et un spasme violent secoua la petite chose, les yeux grands ouverts, peinant à cligner.
Son étreinte se relâcha le temps d'un soupir. Sigrid entama à nouveau son entreprise d'habillage, et fut à nouveau coupé par une masse lourde s'écrasant sur sa tête. Elle retint un hurlement, pensant qu'il s'agissait d'un sac dans lequel on voulait la pousser pour l'y enfermer et la battre avec un bâton, comme on le faisait avec les méchants. Il s'agissait seulement de son pull. Le pull d'Em... de Jordan. Jordan, bonté divine, Jordan, ce n'était pourtant pas si compliqué. Les lèvres dévorées et de tous petits gestes pour l'enfiler. Les manches bien trop longues pour elle. Il attendit juste le temps qu'il lui fallut pour terminer, l'entraînant à nouveau avec force à sa suite. Les yeux clos. Oublier. Ne rien dire. Le laisser faire, et subir. C'est tout. Juste, ne pas le contrarier plus qu'il ne l'est déjà. Laisser faire. Simplement.
L'extérieur, et l'air vivifiant qui lui tire un frisson non maîtrisé. Il la lâche, elle recule d'un pas, serre les pieds, quitte les manches de sa camisole pour les glisser à l'intérieur du vêtement, pour tripatouiller allègrement l'appareil contre elle. Appuyer le bout de ses index contre eux, le visage enfoui et les yeux à peine dirigés vers l'homme en face d'elle. Qui lui tient quelque propos qu'elle ne saisit pas. Trop tard pour rentrer. Pas de bus. Toute ses affaires qui sont restées dans sa chambre, et elle, nue, les haillons sur elle et un paquet de mouchoirs, misérable, dehors, toute seule. Les larmes glissent d'elles-même. Elle est plus pâle qu'une morte, sa tête tourne. Ses mains s'agitent sous le sweat, et elle n'est pas à l'aise. Du tout.

- J-je... J'irai... Je rentrerai à pieds, ce n'est pas très loin... Et puis je... je sais par où passer, et je n'ai pas besoin de vous, je me débrouillerai, enfin...

Bredouille et baragouine quelque chose qui n'est pas très convaincant. C'est à peine si Sigrid arrive à réfléchir avant de parler, ni même pendant. Elle gobe sa lèvre inférieure et ne la sortirait de sa bouche pour rien au monde. Ne rien dire. Ce n'était pourtant pas très compliqué. Elle retire le pull qu'il lui a cédé, parle pendant que sa tête reste coincée, le vêtement à moitié enlevé.

- Je vais vous le rendre maintenant, qu'il ne s'abîme pas.

Une fois retiré, elle le lui tend. Passe sa tête dans la fente de son propre haut, un peu froid mais largement supportable. Sourit à peine, perd vite le rictus, se terre à nouveau et se fait toute petite. Renifle.

- Et puis ce n'est pas comme si j'allais dormir chez vous...

Prise de conscience. Il avait dit qu'ils y allaient. Qu'ils y allaient où ?
Réalisation dans trois, deux, un.

Les billes grandes ouvertes, les mains sur le coin des yeux pour essuyer les larmes du revers, l'incrédulité sur le visage. C'est tout.

- ... Si ?


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_ C'est c'que j'viens d'dire. T'es conne ou quoi ?

Elle pleurniche, et il n'aime pas ça. Il a horreur des gens qui pleurnichent. Ça ne l'attendrit pas, ça réveille plutôt ses mauvais instincts. Il lui tourne le dos. Il n'a pas envie de la voir pleurer. Pour lui, en pleurant, elle devient comme toutes les autres filles. Et les autres filles, il ne leur pardonnerait pas de s'en être sorties après avoir assisté à son humiliation.

_ Arrête de chouiner putain, j'vais pas t'taper. Et garde ce truc ou tu vas choper la crève, et j'ai pas envie d't'entendre éternuer toute la nuit tu vois.

Il ouvre la fermeture éclair de son sweat et le lui met sur les épaules.

_ C'est quoi ton problème ? Tu préfères rester dehors que d'venir avec moi ? D't'façons t'as pas vraiment le choix je crois.

Il n'était pas prêt à se calmer. Non seulement Guo l'avait trahi, mais si en plus il se retrouvait avec une pleurnicharde sur les bras, ça n'allait pas le faire. Mais alors pas du tout. Il lui jeta un regard furieux, comme si elle était responsable de ce malheureux épisode, et l'attrapa sans ménagement par l'épaule pour l'amener avec lui. Leurs pas faisaient un bruit assez amusant sur le trottoir trempé, et les écouter finit par le calmer. Un peu. Il relâcha sa prise sur l'épaule de la jeune fille et ralentit sa marche : avec ses petites jambes, elle peinait un peu pour aller à son allure. Ils n'étaient pas très loin de chez lui. Dans cet Etat de merde où il flottait quasiment un jour sur deux, les gens avaient grand intérêt à se trouver un fournisseur alimentaire pas très loin de chez eux, ou à avoir une voiture, ou encore un bon parapluie, et Emile n'aimaient pas les parapluies. Sa main glissa sur le vêtement qu'il tenait jusqu'aux doigts de Sigrid et il lui prit la main dans une attitude qu'il espérait un peu plus civilisée que la précédente. De toutes façons, Sigrid était considérée par toute l'académie comme une folle et n'avait pas d'amis, alors même si elle racontait qu'elle avait été enfermée dans un réfrigérateur de chinois avec lui, personne ne la croirait. On penserait qu'elle voulait juste faire son intéressante, et même si il y aurait toujours quelques idiots pour la croire, l'histoire s'essoufflerait en moins d'une semaine. C'était certain. Il le savait. Il fréquentait Volfoni depuis assez longtemps pour connaître la manière dont les ragots circulaient, et surtout comment ceux aussi farfelus que celui-ci disparaissaient sans laisser de trace dans les esprits. Et puis, Sigrid n'avait aucune preuve.
Il ralentit soudainement et fixa la bosse sous le vêtement dans lequel était blottie cette dernière. Si, elle en avait une, et non des moindre. Elle ne voudrait sûrement pas l'effacer. C'était une chance unique pour elle de devenir populaire à l'académie. Sigrid, la fille qui avait réussi à détruire la réputation de Jordan Evans, universitaire, capitaine d'équipe, racaille de surcroît. Elle ferait peur aux autres, avec son appareil, et les gosses de riches en feraient leur mascotte, leur arme contre les racailles. Mais non, cela n'arriverait pas, parce qu'il faisait nuit maintenant, que le coin était assez calme, que c'était l'heure où tout le monde était à table et qu'il faisait au moins deux fois son poids. Il finit par s'arrêter complètement et changea de direction pour s'enfoncer dans une ruelle qui donnait sur un ancien garage automobile à l'abandon depuis un moment. Les gamins du collège d'Aitkin venaient se faire peur là la nuit, de temps en temps, mais plutôt en été et pendant les vacances. A cette époque de l'année, ils ne trouveraient que les clopes et les revues porno qu'ils venaient y planquer. Il jeta nerveusement un coup d'oeil derrière son épaule pour vérifier qu'ils n'avaient pas été suivis et se tourna vers Sigrid. Elle n'avait pas l'air très à son aise. Qu'importait, c'était naturel après tout et c'était même tant mieux. Si il lui faisait assez peur, il n'aurait pas besoin de lui faire mal. Il prit soin de lui barrer la route pour l'empêcher de s'échapper en retournant sur leurs pas et tendit la main vers elle avec impatience.
Son ton n'acceptait aucune objection.

_ Ton appareil photo. Et tout d'suite.
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Pas question.

Il la traîna jusqu'à un mur.

Un réaction violente aux premiers abords, et puis, il s'était calmé de lui-même. Sigrid, elle n'avait rien dit de plus. Pas un seul mot. Avait gardé les yeux clos, le profil bas, avait établi le siège du silence et la voilà telle Alésia à la merci de Jules. Quand il lui attrapa les doigts, elle su qu'il en avait fini de lui en vouloir. Et pourtant, une tension inextinguible n'avait de cesse de venir la hanter. Elle respirait avec mal. N'osait le regarder. Jusqu'à ce qu'il s'arrête. Qu'elle lève les yeux, et qu'elle discerne devant elle une grille en ruines, rongée par les ronces et le lierre, rouillée au possible. Sigrid ne s'attendait pas vraiment à ce qu'Emile, Jordan, vive là-dedans. Ça n'avait pas l'air très confortable. L'humidité dévorait l'intérieur, sans aucun doute empli de moisissure. Non, décidément, cela n'avait rien de salubre, et Jordan ne pouvait dormir là. Pas lui, ni personne.
Jusqu'à ce qu'il la lâche, et qu'il la contourne.
Non. Ce n'était pas chez lui.
On ne peut faire confiance à personne.

Il lui demanda son appareil. Son minois, jusque là enfoui, se dressa brusquement vers lui. Les yeux dans les yeux. Elle fit ce qu'elle avait de mieux à faire. Il tentait de l'intimider, qu'à ce la ne tienne. Son ton, froid et autoritaire, ne lui plaisait pas. Alors elle le fixait. Elle le dévisageait, le déshabillait du regard. Ses deux grandes prunelles lagon. Les paupières qui ne se baissent plus. Un calme digne des Grands de l'Olympe. Ses doigts s'entrelacèrent autour de la bandoulière qui tenait son appareil autour du cou. Une immobilité qui la fit soeur de Galatée. Et un mot. Un seul. La voix posée d'un ermite. La tempérance incarnée.

- Non.

Aucun geste. Pas un tremblement. Rien du tout. Sa voix, assurée et paisible, qui marque une pause. Relance avec la précision et l'habileté d'un chasseur de la toundra.

- Ce n'est pas votre ami. Si vous en voulez un, attendez qu'on vous en offre un. On me l'a offert il y a longtemps, et c'est mon ami. Et un ami ça ne se cède pas. Quand on a un ami on le garde, et on fait tout pour le garder. Sinon vous n'êtes pas un ami.

Un temps. Les iris n'ont absolument pas bougé. Rien n'a bougé. À peine ses lèvres.

- Et ce n'est pas une bonne chose, de ne pas être un ami.

Silence. Ses yeux se décrochent une seconde des siens, regardent derrière lui. Aucune échappatoire, il la rattraperait très vite. Revient vers lui. Elle ignore ce qu'il se passe derrière elle, trop risqué. Il fallait rester là, et attendre. Attendre que ça passe.

- Vous lui voulez du mal, je le sais. Vous ne le toucherez pas. Et puis, qu'est-ce que vous pouvez bien lui vouloir ? Il n'y a pas deux heures vous ignoriez tout de son existence. Vous êtes vraiment bizarre.

Ferme les yeux et baisse la tête. Attend les coups avec terreur. Juste, attend. Et ça passera.


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« Pourquoi ?
Pourquoi ça se passe comme ça ? Elle aurait pas pu dire "oui" et me le tendre bien gentiment comme toute nana sensée ? Elle est pas bien dans sa tête ou quoi ? Bon, ok, ça j'le savais déjà, mais j'veux dire, suicidaire en plus d'être folle ? Ça doit aller ensemble remarque. Non sérieux, j'l'embarque avec moi dans un coin bien zarb qui fait peur à tout l'monde pour pas qu'elle fasse sa fière ou qu'elle appelle au secours, un endroit bien moche où personne ne l'entendra ou n'aura le courage de venir voir ce qu'il se passe, où elle pourrait s'faire tabasser à mort et même violer sans recevoir la moindre aide, et elle me dit non. Là, comme ça, non. Qu'est ce que j'lui ai fait putain ? J'ai l'air de rigoler ? J'ai l'air d'avoir envie de lui casser la gueule ? Non, putain de merde, alors pourquoi elle me l'a pas passé ? Après c'est moi l'méchant t'sais, mais on m'facilite pas la tâche non plus. J'en ai b'soin d'son appareil, alors je l'aurais c'est tout. Pourquoi les gens sont pas foutus d'comprendre que ça s'passe mieux pour tout l'monde quand ils disent oui ? J'prends pas plaisir à tabasser c'genre de personnes, parce qu'en général j'ai rien contre elles, mais ça arrive parce qu'elles finissent toujours par dire un truc idiot.
Me r'garde pas comme ça bon sang, me r'garde pas tout court. Arrête j'te dis. Pourquoi t'as tout fait foirer maintenant ? »


_ Ecoute, c'est pas ton pote, c'est rien qu'un putain d'appareil, alors t'vas m'le passer sans faire d'histoires, ok ?

Elle avait peur c'était clair, et elle bougeait pas. Pourquoi ne bougeait-elle pas si elle ne voulait pas qu'il touche à son appareil ? Il ne comprenait. Elle était sûrement stupide, il n'y avait que ça à comprendre, ou alors justement suffisamment intelligente pour savoir qu'elle ne faisait pas le poids contre lui et qu'elle ne pourrait pas fuir. Il connaissait l'endroit, elle non. Il l'attrapa par le bras. Elle était fragile, elle était légère, il avait presque peur de lui faire du mal sans le vouloir, ne pas arriver à se contrôler. Il ne voulait pas qu'elle lui en veuille, qu'elle veuille se venger de lui, il ne voulait rien lui faire. Après tout, ce n'était pas après elle qu'il en avait. Il la plaqua contre le mur de la ruelle avec aussi peu de violence qu'il le pu et ouvrit le sweat pour sortir la bestiole noire de sa cachette. La bestiole avec son gros oeil.

_ J'ai pas envie d'te faire mal, alors laisse tomber.

Il attrapa la sangle avant qu'elle ne commence à trop se débattre. Toujours avoir une prise. Mais si il tirait dessus, il ne pourrait pas le lui enlever, et il allait lui scier l'épaule et le bas du cou. C'était plutôt emmerdant comme situation, mais aujourd'hui, il n'en était plus étonné. Une main cramponnée à la sangle de l'appareil de Sigrid et l'autre qui la maintenait contre le mur par le bras, il se disait qu'il lui en aurait bien fallu une troisième. Emile se mâchonna la lèvre inférieure quelques secondes, les yeux rivés sur son visage avant de détourner brusquement les yeux pour ne pas croiser les siens.

_Steuplait.
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Noeuds coulants.

Il lui avait demandé en ajoutant s'il te plaît. Il n'était vraiment pas méchant.

Il ne lui faisait pas vraiment mal. Elle aurait des traces, de larges plaques rouges sur le poignets, peut-être quelques griffures, rien d'important. Elle marquait vite. Il avait été doux comme un agneau. Gentil avec elle comme personne ne l'avait été depuis très longtemps déjà. Il n'avait pas envie de blesser. Pas envie de la blesser, elle. Sigrid. Ce petit bout de viande de rien du tout, maigre à en mourir, pas attirante le moins du monde. Sigrid. Créature effacée et inexistante dans un paysage beaucoup trop vaste pour son corps tout fragile. Et dans ces ruines, dans ce monde, il y avait un être qui l'avait trouvé. Jordan. Emile, en réalité. Mais il préférait Jordan. Emile, c'était moche, apparemment.
Sauf qu'elle doutait sérieusement de la véracité de ses dires. Jordan ne l'avait jamais vu, tandis qu'elle avait prit sur le fait le corps empli d'Emile. Emile prendre possession de l'enveloppe de Jordan. Peut-être qu'en réalité, Emile n'était pas parti, et qu'elle avait toujours affaire à lui. Peut-être que ce n'était pas Jordan qu'elle avait sous les yeux. Peut-être qu'il n'avait rien à voir avec celui qu'elle épiait dans son coin dès qu'il était dans son champ de vision. Il était un canular. Jordan n'était pas si gentil. Pas mauvais. Mais pas si bon non plus.

Elle doutait. Sigrid n'en pouvait plus. Les larmes menacèrent de couler à nouveau, mais elle se fit violence et les retint du mieux qu'elle put, parce qu'il le lui avait ordonné. Un malheureux sanglot déchira son gosier, elle l'avala presque instantanément, le faisant passer pour un simple hoquet. Quant au reniflement, ça, c'était parce qu'elle avait attrapé froid. C'est laid, le mensonge. Jordan tenait à l'appareil comme s'il avait été vital pour lui de le toucher. Il l'avait entre les mains, le palpait, le dégustait du bout des doigts, et ne lui retira pas. Il hésitait, et elle paniquait en silence. Sa main libre se précipita sur le poignet qui tenait la sangle. Instinct. Il ne la regardait plus, Sigrid comprenait. Il n'y avait rien à voir. Ses ongles voulaient pénétrer sa chair pour le faire lâcher prise, son cervelet tentait de la faire obéir, et le palpitant se consacrait entièrement à Jordan. Les yeux suivirent la voie du coeur. Les ongles courts n'oscillèrent pas. Le cerveau renonça. Sa voix, tremblante, vint épouser ses oreilles après un silence insupportable.

- ... Je veux bien vous le prêter. Mais vous devez me promettre de ne pas l'abîmer.

Un temps. Sa respiration s'emballa, les spasmes reprirent légèrement.

- Et vous devez être gentil avec lui. Comme vous l'êtes avec moi.

Ses lèvres disparurent dans sa bouche, dévorées, puis recrachées. À contrecoeur, le visage bas, les yeux rivés sur ses pieds, les pieds croisés-serrés. Toute bredouille.

- Mais je ne comprends pas ce que vous lui voulez... Il vous a fait quelque chose de mal ? Je peux témoigner, il ne me quitte jamais. Et puis, il faut être très gentil avec lui, parce qu'il est fragile, et puis il faut le connaître, parce qu'on ne peut pas tout faire avec lui.

Son regard à peine relevé, le menton collé à ses clavicules. Elle voulait qu'il la regarde. Il savait qu'elle était là. Il la tenait, et elle le tenait. Existence commune.

- Que... qu'est-ce que vous voulez faire... ? Je veux rentrer à la maison...


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«Non, mais, c'pas grave.
J'ai vu maintenant, c'est un argentique, là, ces vieux appareils de merde qu'on peut même pas voir les photos qu'on tire. Y faut les dév'lopper et tout qu'ça doit coûter la peau du cul. Quoiqu'au bahut, ils ont pas une section photo et une chambre noire pour rien j'suppose, en plus elle a pas d'thune c'te meuf, ça doit être là qu'elle le sort ses photos. Ouais mais quand ? D't'façons, le local est fermé avec un digicode, et une clé, y'a que les élèves d'la section qui ont l'droit d'avoir la clé, et l'code il change toutes les semaines j'crois. C'est la merde, j'suis pas prêt d'la récupérer c'te photo à la con. P'têtre qu'elle pourra m'amener, elle. Ou alors j'l'attends à la sortie d'la salle et j'l'oblige à m'la passer. ouais non, les autres ils l'auront vue.
C'est la merde, putain.»


Il la lâcha aussi soudainement qu'il l'avait attrapée avec un soupir désabusé. Il devrait trouver autre chose. Elle voulait bien lui prêter en plus, mais c'était trop tard maintenant. Il tapota gentiment l'appareil comme si il s'était agit un petit animal domestique ou d'un enfant bien sage contre sa maman avec un sourire un peu forcé. Ce n'était plus important maintenant, il aurait le temps de réfléchir à un autre moyen de mettre la main sur cette photographie plus tard, dans l'immédiat il fallait rentrer. Sans son sweat, il commençait gravement à se les peler et il n'avait plus envie d'avoir froid, de lutter contre le froid pour aujourd'hui. Elle voulait rentrer à la maison. Il n'avait aucune idée de quelle maison elle parlait, sûrement la sienne, comme une gamine paumée. Malheureusement, il ne savait pas où elle pouvait bien vivre, il s'en été toujours moqué éperdument, et après tout, elle ne pouvait pas rentrer maintenant, alors cela n'avait pas grande importance. Las, referma la fermeture éclair de son sweat assez maladroitement avec un reniflement peu discret. Il éternua. Il avait chopé froid, voilà. Il s'essuya un peu honteusement le nez avec la manche de son t-shirt à laquelle il fit un revers pour cacher la tache de morve. Charmant. Il avait la chair de poule.

_ Laisse tomber, va. C'pas grave. On rentre.

Il glissa ses doigts dans entre les siens, entre ses tout petits doigts et la tira doucement pour lui faire comprendre qu'il partait. Avec cette espèce de bizarre, il avait peur que les mots ne suffisent pas. Peut-être avait-il tort, elle pouvait très bien être un peu folle sans être idiote.
Il faisait attention à ne pas marcher trop vite, bien qu'il soit pressé. La poche en plastique avait quitté le creux de son coude où elle lui offrait l'avantage d'avoir les deux mains libres pour retrouver les doigts gelés de sa main gauche. C'était lourd, pour des anses si étroites, ça lui brûlait la peau à force de tirer sur ses pauvres doigts engourdis, mais au moins, l'autre était au chaud. positiver. Toujours. Il jeta un coup d'oeil à Sigrid alors qu'il rejoignaient la rue qu'ils avaient quittés. Elle ne l'avait pas repoussé, n'avait pas lâché sa main. Comme si rien ne s'était passé. Il se sentait un peu coupable de l'avoir malmenée alors qu'elle avait raison : son appareil ne lui avait rien fait, et elle non plus. C'était juste un malheureux concours de circonstances. Elle le trouvait gentil en plus.
Il se racla la gorge, comme si il voulait dire quelque chose, mais se ravisa. Il n'avait rien à lui dire. Il aurait pu s'excuser, mais il ne s'en sentait pas le courage. Il n'avait jamais été doué pour ça d'ailleurs, et ça foutait parfois bien la merde. Ce qu'il pouvait être con quand même.

_ Et arrête avec ça putain, arrête de dire que j'suis gentil.

Il renifla de nouveau, frissonna. Un froissement de plastique quand il bougea la main qui tenait la poche écorée d'un dragon rouge assez malhabile pour tirer une petite clé de métal de sa poche. Tout paraissait petit dans ses mains.
Ils étaient arrivés.
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Froid aux yeux [Emile J.B Evans & Sigrid Oleksander]
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