L'autre [Enora]

Henri Underwood

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- Je suis désolée, je suis tellement désolée...

Elle pleure, elle pleure toutes les larmes de son corps - son corps enchevêtré au sien dans une proximité nécessaire. C'est du moins ce dont elle essaie de se persuader et de persuader Henri, mais ses mains la trahissent, tremblantes et avides. Ses mains dans ses cheveux, ses faux cheveux, et elle le saurait si l'impatience ne l'aveuglait pas, ses mains sur ses joues, pour essuyer les sillons de larmes qui ne lui appartiennent pas, ses mains sur ses clavicules,  qui du bout des doigts suivent la ligne que dessine l'os sous la peau.  
Ses mains nichées contre son cou, son cou blanc, qui se tend sous ses paumes alors qu'elle, elle, elle, ELLE relève doucement le menton comme pour lui donner la permission.

Le mouvement des mains se suspend un instant, un instant de stupeur et d'émerveillement, puis elles plongent, ensemble, vers ce cou si blanc - ce cou de cygne, ce cou d'oiseau qui semble si facile à tordre. Elles le saisissent, le saisissent de toutes leurs forces, y appliquent toute leur âme, y mettent tout leur cœur. Mais ça ne suffit pas, parce que ce n'est pas vraiment un cou d'oiseau, ça ne suffit pas et les mains prennent soudain peur de ne pas en être capables.
Prennent soudain peur de la décevoir.

- Henri, Henri, Henri.

La fille panique. Relève les yeux. Croise les siens.
Et tombe nez à nez avec un océan de noirceur sans fond, ni forme, ni consistance ; un océan d'ennui dense comme du mazout. Un ennui à travers lequel elle voit à peine la personne en face d'elle, perdue ailleurs, dans un compartiment de son esprit hermétique au monde extérieur. Un ennui presque agressif d'indifférence.
Un ennui presque méprisant.

Cette vérité défait soudain le visage de son bourreau, qui enlève prestement les mains de son cou, hébétée. Elle ne comprend pas, ne comprend plus ; elle pensait qu'elles étaient en train de partager quelque chose. Elle pensait que Henri avait compris.

Compris que le seul moyen de mettre fin à son vice et à la décadence qu'il engendre signifiait aussi mettre fin à sa vie.

Mais non Henri n'a rien compris, car depuis le début Henri n'est pas là.
Henri n'est pas là.
Alors la fille se relève, meurtrie d'incompréhension, se relève, titube, rougit. L'engueule comme un chien. Se remet à pleurer. La gifle et fuit, enfin, fuit en courant, en la laissant seule accroupie dans son coin, seule abandonnée contre un mur.

Seule les poignets griffés par une corde épaisse comme un pouce, et Henri, qui revient peu à peu à elle, se dit que la moindre des politesses aurait été de la couper ; et cette pensée la fait rire tout à coup, bêtement, elle la fait rire à travers son brouillard, à travers les meurtrières de sa forteresse.

A travers sa perplexité.

Parfois elle ne comprend plus sa propre vie.

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Enora Clifford
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Qu’il était pratique d’avoir un père pour s’occuper de la lessive et une mère pour se charger d’étendre son linge.
Cela lui aurait évité de devoir se rendre régulièrement à la laverie.
Cela lui aurait évité de manquer d’être renversée par une fille courant, paniquant, fuyant –qui sait quelle horreur l’a mise dans cet état ?

La réponse survient vite, elle sait probablement qu’il y a une impatience à combler, une réponse à donner. Et Enora entend le rire, grinçant comme une porte d’asile psychiatrique ; et elle en frissonne. Mal à l’aise dans son corps malade. Marquant un temps d’arrêt, elle hésite à faire demi-tour, se décide enfin à affronter ce ricanement malsain.

Henri.

Oh, bien sûr, elle ne se souvient pas de son nom – qui se donne la peine de le retenir ? Henri est Henri, la victime, l’incompréhensible, la traîne-misère. Comme Enora est l’albinos, la gothique ou la dépressive selon qui traite son cas.

Qui pourrait bien s’intéresser à ce qui les a fait en arriver là ? Personne.

Tout ce que les gens veulent, c’est déterminer leur rôle actuel.

Elle pourrait saluer, mais la politesse ne lui tient plus à cœur depuis longtemps.

D’un regard elle note la rougeur de la joue et les griffes autour du cou. Mais il lui faut plus de temps pour repérer, le plus évident pourtant, les liens. Les liens autour des poignets.
C’est quoi cette fille ?  

— « Tu sais, Henri, tu m’emmerdes. »

Oh, oui, ce qu’elle l’agace, à attirer la haine et la pitié aussi facilement, sans le moindre effort apparent, à se complaire dans son ennui et ses ennuis. Ce qu'elle l'énerve, avec sa nuque courbée et les yeux vides dégoulinant de pathos. Elle l'emmerde, à être misérable aux yeux de tous.

Enora n’aura pas pitié. Elle aimerait ne pas ressentir l’animosité non plus, rien que l’indifférence, mais Enora la hait – parce qu’elle se sent surpassée.

Enora la hait parce qu'elles se ressemblent – et qu'elle voudrait tant être unique.

— « Ca te dérange pas si je te laisse comme ça, hm. »

Elle essaie de se persuader qu’elle est forte. Affiche la peine de ceux qui en savent trop et feint la morgue de ceux qui ignorent encore tout. Crache son mépris sur Henri, comme tout le monde le fait.
Comme tout le monde en semble satisfait.

Finalement, Enora est si banale.

— « Volfoni entier se doute que tu aimes ça, de toute façon. Tout le monde dit dans les couloirs que ton insolence et ta soumission servent juste à stimuler ton masochisme. »

Elle ouvre le tambour d’une machine, y jette quelques vêtements. Du noir et de la dentelle ; la colère et le ton doucereux.
Et Henri, cachée derrière ses fringues sans forme.

— « C’est vrai, Henri ? »
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Elle attrape la corde entre ses dents et tire dessus pour libérer ses mains ; elle a appris en regardant des vidéos sur Internet. Elle a appris au cas où, comme si elle savait que ça arriverait. Elle savait que ça arriverait. Elle le savait dès la première fois où on lui a rasé le crâne.
Elle l'a senti.

Elle l'a senti, et ça lui paraît normal. Ses instincts ne l'effraient plus, ce qu'elle lit dans les yeux des autres non plus. Elle l'intègre dans une routine réglée sur mesure, pour que rien ne déborde, que rien ne paraisse trop absurde - pour se rassurer, quelque part, pour se dire que ce n'est pas si grave. Elle a l'impression que si ça devient prévisible, ça devient banal.

— « Tu sais, Henri, tu m'emmerdes. »

Mais ça ne devient pas banal, jamais, jamais, jamais, jamais, mais ce n'est pas normal, ça ne le sera jamais et tu le sais, tu le sais, NE MENS PAS, tu le sais ; tu le sens, au plus profond de toi, dans des recoins qu'ils n'atteindront pas, dans des recoins qui n'existent pas, des corps évanescents qui sont autant le tien qu'ils ne le sont pas, tu le sens dans tes os quand ils se déboîtent, dans tes chairs quand elles se déchirent, dans tes cris quand ils se brisent au plus haut.
Au sommet.
Net.

Ce n'est pas normal.
Et c'est le silence qui reprend ta supplique, c'est le silence de ta respiration, de ton cœur arrêté comme une montre cassée, le silence de ton esprit ; le silence des pièces qui accueillent tes plaintes. Tu l'entends partout, en écho, alors tu hausses la voix, tu plonges tes doigts dans tes plaies ouvertes, tu frappes tes tibias contre les pieds des tables, et tu tires de toutes tes forces sur les cheveux qu'il te reste pour que ça fasse plus mal, pour hurler plus fort.

Mais ce n'est pas normal.
Ce n'est pas normal, et c'est une vérité qui n'est pas physique, quelque chose que tu ne peux pas détruire comme tu te détruis - par dépit.

Dépit d'être Henri. Henri la masochiste, la détraquée, l'animal fou. Henri qui appartient à tout le monde sauf à elle-même. Henri qui ne fait peur à personne sauf à elle-même. Henri qui pleure, pleure des larmes que l'on n'essuie pas, des larmes que l'on confond avec de la joie.

Parce que Henri n'est pas censée avoir mal.
Pas vraiment.
Après tout ça lui fait du bien, non ? Elle est forcément heureuse, non ? Avec tous ces gens pour vouloir lui faire plaisir. Tous ces gens prêts à lui obéir.

Henri relève des yeux creux vers Enora, dont la voix l'a ramenée douloureusement à la réalité.

— « Ca te dérange pas si je te laisse comme ça, hm. »

Ce n'est pas normal.


— « Volfoni entier se doute que tu aimes ça, de toute façon. Tout le monde dit dans les couloirs que ton insolence et ta soumission servent juste à stimuler ton masochisme. »

Ce n'est pas normal.

— « C’est vrai, Henri ? »

Ce n'est pas normal.


Cette vérité, tu la connais par cœur Henri. Au final il semblerait que ce sont eux qui l'ont oubliée.

- Va chialer ailleurs Enora.

Et sa voix aspire chacun des mots, dans un bruit de succion, comme si elle aspirait l'air autour d'Enora pour mieux le cracher.

- Je n'ai pas assez de pitié pour nous deux.

Comme si ce qu'elle voulait vraiment, c'était aspirer Enora ; l'aspirer et la cracher plus loin.

- Allez, zou.

Zou.
Et elle rit, encore, elle rit mais ça ne ressemble pas à un rire, ça ressemble à la fin d'un souffle, c'est chevrotant et fragile, c'est sur le point de vomir.

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Heureusement qu’elle avait le dos tourné –à moitié seulement.
Enora a reçu les mots comme un uppercut.
Au creux de l’estomac qui se tord et sur le visage qui se crispe.

Même Henri est foutue de la mépriser.

Etrange, cependant, comme les attaques d’un ver de terre rampant, entravé sur le sol, ne la peinent pas. Mais il y a tant d’autres choses.

Enora refuse d’avoir peur d’Henri. Et pourtant, il faut bien avouer que c’est le cas, que pendant un mince instant elle s’est vue à sa place, elle s’est vu réduite au même état et elle a senti que ça la terrorisait tant c’était probable. Tant la frontière est mince. La seule chose qu’elle avait eu –qu’elle a – de plus, c’est ce que certain appellent une « aura maléfique ».
Sans même savoir à quoi elle tient. Peut-être était-ce son albinisme qui l’avait sauvée. Peut-être étaient-ce ses vêtements. Une réputation aux origines inconnues pour la protéger de la déchéance.

Mais leurs névroses se ressemblent. Plus que probablement.

Et Enora s'énerve, se réfugie dans la haine pour ne pas trembler, ne plus voir, rester en un seul morceau ; la colère, maladivement. Elle hait Henri. Cette petite chose. Qui n’a plus que son rire brisé pour ne pas pleurer. Et elle ose parler de pitié, avec la même insolence déplacée qu’Enora.

Elles osent exprimer le mépris.

Les gestes sont secs tandis que les vêtements partent dans la machine à laver. Et elle scrute ce qui la sépare d’Henri avec inquiétude tant il y a peu à observer.
Tout en se composant une expression neutre –de celles qui constituent souvent l’unique réponse face aux psychologues, sous lesquelles se déchaînent une tempête d’inquiétude, rancœur, terreur, un mélange hideux, un mélange à vomir.

Mais lorsqu’elle fait volte-face, ses yeux ne mentent pas. Ils n’y arrivent que rarement, après tout, ont des années de retard sur les capacités de leur propriétaire.

Alors elle se penche, se penche autant qu’elle le peut comme pour prouver qu’elle la domine – du haut de ses talons uniquement. Elle se penche jusqu’à être si près que le visage d’Henri soit flou, que la pointe de ses cheveux blêmes vienne frôler la joue meurtrie ; avec une insistance agressive, presque hargneuse, dans la légèreté.

— « Je chiale beaucoup, Henri. Mais certainement pas pour une merdeuse comme toi. Certainement pas devant une merdeuse comme toi. Certainement pas avec une merdeuse comme toi. »

On dirait qu’elle va mordre. Mordre et déchiqueter la chair de ses canines impeccables.
Evidemment, la réplique a fait mouche.

— « Et si je voulais de ta pitié, je serais tombée bien bas. »

La pitié des fous ne l’intéresse pas. Après tout, face à l’ultimatum, elle leur a préféré Volfoni.

Non, ce qu’elle veut, c’est la pitié des autres, ceux qui ne la comprendront jamais –celle qu’Henri lui vole, sans même s’en rendre compte.
Elle se redresse, d’un geste plein d’emphase ; et en même temps, empli d’une sécheresse douloureuse.

— « Je n’comprends vraiment pas pourquoi les gens se bousculent pour te tabasser. »

Et les insultes se bousculent derrière ses gencives, sans jamais les dépasser.
Mais elle, elle ne s'abaissera pas à cela.
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Elle s'est penchée.

Penchée comme si la distance qui les séparait était suffisante pour qu'on veuille la réduire. Mais la vérité, c'est qu'il n'y a pas de distance ; dans la laverie où elles sont seules, où le regard des autres ne les atteint pas, il n'y a rien pour distinguer leur malaise.
Rien pour faire la part des choses.
Et les soupirs qui agitent Henri font écho à ceux que l'Autre ne pousse pas. Et Henri rampe sur le sol avec le même acharnement qui maintient l'Autre sur ses deux pieds. Mais dire que Henri rampe, ce n'est pas tout à fait vrai.

Enora a peur d'une ombre qui ne lui appartient pas. Elle se penche comme on se pencherait au-dessus du puits, regarde tout au fond et y croise un regard d'enfer, un regard profond comme l'abîme qui l'abrite, et elle y devine une vie qu'elle n'a pas envie de vivre. Mais Henri au fond du puits n'est pas assise, pas allongée. Henri au fond du puits est debout, droite, les mains écorchées à force d'essayer de grimper les parois ; Henri au fond du puits ne se livre pas à l'abandon.

Henri au fond du puits est un animal en cage, un animal enragé, mais pas un animal mort.

Il faudrait qu'ils comprennent.
Comprennent que le désespoir qu'ils lui prêtent n'est souvent que le leur. Comprennent qu'elle ne cessera jamais de les insulter tant qu'elle aura la salive pour le faire. Comprennent qu'elle se remettra toujours debout tant qu'on ne lui aura pas brisé les genoux.

Comprennent qu'elle livre un combat dont ils ne peuvent pas voir les traces. Juste se convaincre de ne pas se laisser dépérir.

Puis Enora ouvre la bouche, et Henri ferme ses oreilles autant qu'elle peut. Elle essaie de chantonner à voix basse, dans la vaine tentative de ne pas entendre les mots, mots qui ricochent, mots qui trouvent un chemin vers son cœur efflanqué plus qu'ils ne trouvent un chemin vers son cerveau. Elle reçoit l'offense physiquement, sans la comprendre, en ne cherchant surtout pas à la comprendre.
Elle reçoit l'offense, et c'est bien suffisant pour qu'elle en tremble, pour qu'elle se recroqueville davantage, pour qu'elle en paraisse plus pâle.

Elle se dit que si elle a l'air trop malade, peut-être que Enora lui fichera la paix ; alors elle exagère le trait, un peu - mais si peu finalement. Elle aurait aimé être meilleure actrice, aimé que tout ce que son visage porte à cet instant de peine et de mélancolie ne soit qu'un mensonge.

Ce n'est pas un mensonge ; ça ne le sera jamais.

Le mensonge, c'est sa voix qui supplie.
Sa voix qui les acclame.
Sa voix quand elle les réclame.

Vraiment ?
... Vraiment.


— « « Je n’comprends vraiment pas pourquoi les gens se bousculent pour te tabasser. »

Elle cligne des paupières. A soudain un sourire d'une délicatesse inappropriée. Un rire de gorge clair. Et elle se redresse à son tour, elle se redresse et elle se lève même, elle se lève et plonge ses yeux dans les siens.

Elle se lève, les mains enchaînées, la joue giflée, vêtue de lambeaux et les yeux rouges de ne pas pouvoir pleurer. Elle se lève d'un geste félin, dans un silence d'une tension qui hérisse le poil de sa nuque. Elle se lève, et son regard est insaisissable.

Horreur, malaise, rire, rire, provocation, bris de verre, larmes avortées, rage, désir.
Désir, désir, désir.
Désir.

La vérité c'est que Henri n'ouvre pas la bouche pour mordre.
Elle l'ouvre pour mâcher.

Mâcher vos interdits, vos névroses, vos tragédies, vos fantasmes, vos envies, vos jalousies, vos hontes. Mâcher vos états d'âme.
Lécher vos os.

- Tu veux savoir pourquoi ?


Voix de rancune, goût métallique sur le bout de la langue.

- Pourquoi on se presse pour me tabasser ?


Ses mains se débarrassent enfin de leurs liens. La corde glisse au sol, à ses pieds, et c'est une laisse qui ne savait pas l'entraver.

Sa tête se dodeline.

Dodeline alors qu'elle fait un pas vers Enora, puis un second, puis un autre encore, pour être aussi près d'Enora qu'elle le peut ; alors elle passe une jambe sous ses volants, effleure ses bras des siens, dépose son visage au creux de son cou.
Non, pas son visage.
Son crâne chauve, qu'elle découvre d'une main.

La perruque rejoint la corde au sol.

Elle la touche à peine, respire à son oreille, calque le mouvement de sa respiration sur le sien. Et ça suffit. Ça suffit parce qu'elle est là, collée à elle, elle est là et elle sent le sang, la sueur et le déodorant, elle sent l'eau de Javel et le parfum à la vanille, un parfum qui n'est pas le sien, elle sent la peau des autres qui l'ont touchée, elle sent la cigarette et la pisse.

Elle est là, et elle pue.

Elle pue comme un rat, mais pas seulement. Elle pue la luxure. Pue un souffle chaud, étouffant, pue un souffle coupé que l'on a gravé dans ses chairs jour après jour - une odeur qui la suit partout. Elle pue comme une chienne en chaleur,

et ça suffit,

ça suffit à être insoutenable.

Insupportable.

Et maintenant Enora, essaie de me repousser sans violence, sans vomir, sans cracher - essaie de me repousser sans que tes doigts ne se prennent dans les trous de mes vêtements, sans froisser ta robe, sans gifler l'autre joue. Essaie de me repousser sans dégoût.

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Son premier réflexe est un sursaut de recul –bref et paniqué.
Et puis Enora comprend.

Elle est folle.
Mon Dieu, elle est complètement folle.


— « Alors, c’est comme ça que tu fais. »

Et elle ricane, d’un rire mauvais. Insidieux.
Haineux.

— « C’est pathétique. »

Et le rire, encore, qui explose et roule contre les murs de cette laverie qui n’appartient qu’à elles - pour quelques minutes d’éternité.

Elle ne se dégage pas, malgré la pestilence et ce malaise qui l’entoure, comme si la névrose d’Henri, contagieuse, s’ajoutait à la sienne, comme si elle n’en avait pas assez, comme si c’était une ombre de plus qui se presse autour d’elle pour l’entraver.
Et ce rire grinçant comme pour prouver que peu lui importe.

Mais la raideur statuaire la trahit, au fond, tellement transparente pour qui sait regarder.

Il y a trop –trop de monde, de répulsion, d’odeurs et d’histoires, trop de fragments de ces gens qui lui font si peur, trop, tout simplement trop.
Enora a envie de hurler, s’enfuir, pleurer ; mais surtout elle a envie de griffer, de se venger pour la peur, de faire mal, faire mal comme tous pensent si bien y arriver. Et c’est là qu’est le piège.

Alors, elle s’arrête de rire, brutalement, laisse retomber ce silence monotone qui en deviendrait presque oppressant et les sanglots en suspens dans les airs, parce que toutes deux savent bien qu’ils sont là, alors que pas une seule larme n’a été versée.

Et elle entend leurs respirations parallèles, synchronisées dans une symétrie insupportable, tandis que les battements de son propre cœur lui étouffent la gorge. Tout ce sang en elle qui demande à sortir, demande à tacher Henri de sa noirceur.

Quelques secondes, à peine le temps d’un frisson d’appréhension pour qui en ressentirait le besoin. Et un claquement de langue bref, réprobateur et dédaigneux.

— « Tu me dégoûtes. Dégage. »

Qu’il est difficile de prendre le contre-pied de ses pulsions viscérales, encouragées par une sourde nausée. Qu’il est difficile de rester immobile alors que tous les muscles crient et demandent de l’espace, du mouvement. Qu’il est difficile de supporter la vision de ce crâne chauve et le désagréable contact d’un corps tordu pressé contre le sien.

Mais c’est une fille.
Mais c’est Henri.


Qu’il est difficile qu’elles soient physiquement collées alors qu’Enora cherche encore ce qui les sépare. L’abandon, peut-être.
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Il y a des choses qui ne changent pas sur Terre.

Elle, puant comme ayant vécu vingt d’ans de misère alors qu’elle n’en a que dix-neuf, ça en fait partie ; douloureusement mais ça en fait partie. Elle, érigeant sa folie douce entre elle et les autres, comme un mur de forteresse, aussi.

On croit savoir beaucoup sur Henri alors qu’en vérité on ne sait rien. Et on ne saura rien tant qu’on n’aura pas pris son visage entre ses mains pour lui baiser les deux joues et le front, tant qu’on ne l’aura pas chatouillée à l’en faire pleurer de rire, tant qu’on ne l’aura pas pris par le coude en partant pour la promenade. Tant que l’on n’aura pas vécu à ses côtés, simplement, ignorant et libre, sans avoir le souci ni de la ménager ni de la détruire. Etre au courant à propos de son masochisme, connaître ses préférences, c’est un peu vain. C’est apprendre à tordre le cou du poulet avec moins d’hésitation, abréger plus vite la tâche mais ça ne fait pas de vous un ami. Ça ne fait même pas de vous quelqu’un à ses yeux las.

Il y en a des tas qui se vantent de l’avoir possédée, l’avoir eue sous sa coupe un jour gris et sale, mais aucun n’est capable de se vanter d’elle se donnant, se délivrant de ses errances pour trouver le repos, le foyer dans leurs bras. Aucun n’est capable de dire « elle m’appartient » en ne ressentant pas le poids du mensonge sur le bout de sa langue. Demi-mensonge, précisément.

Demi-résignée.

Il y a sa nuque qui ploie, tout son corps noueux de muscles qui suit le mouvement, roseau pliant sous le vent de la tempête. Ses yeux qui se détachent du premier plan, fixent un point sur la toile de fond. Ses mains qui caressent sa peau là où elle est encore douce, se consolant comme elles peuvent, trouvant refuge dans la chaleur qu’elle irradie, dans le creux de ses cuisses, de ses seins, plaquées sur la peau tendue de son ventre. Elle est là, abandonnée sur la rive du monde, entre terre et fleuve d’enfer, et la mélancolie serpente entre ses pensées, impose un calme triste à son visage frais mais gris, et les spectateurs se disent que c’est une tristesse quand même, d’être à la fois si jeune et si brisée.

Elle est là, abandonnée sur la rive du monde, et les tics nerveux qui secouent ses jambes, entrechoquent ses genoux et ses mâchoires sont d’une brutalité incomprise, alors qu’elle imagine à voix basse des stratagèmes pour se débarrasser des spectateurs.

Elle ne prend pas attention aux mots haineux d’Enora ; attend encore, douée de la patience de celle qui sait.

— « Tu me dégoûtes. Dégage. »

Elle a eu le mot qu’elle voulait.
Doucement elle se recule. Il y a des choses qui ne changent pas sur Terre ; elle, dégoûtant le commun des mortels d’une crasse dans laquelle il la traîne tous les jours, ça en fait partie.

« Toi aussi. »


La franchise de sa voix la surprendrait presque elle-même. Elle ne rit pas comme une folle, ne se comporte plus comme telle ; en lui arrachant cette vérité, tu me dégoûtes, elle a l’impression d’avoir rétabli un équilibre et de nouveau stable sur ses deux pieds, aussi meurtrie soit-elle par l’incompréhension de sa propre race, elle se calme enfin. Pense enfin. Cesse de cracher sa bile, à court de venin.

Soudain elle apparaît d’une rationalité surprenante, à travers ses habits de bête blessée. Elle n’est plus la bête enragée, prête à sombrer dans l’incohérence à tout moment, qu’elle était il y a encore quelques moments. Elle garde cependant une minute son regard de désespoir haineux.

« Toi et tes robes ridicules et ta fierté de princesse condamnée au donjon. »


Maintenant que son sang ne hurle plus vengeance, elle pourrait faire semblant de rester cette bête blessée, aux propos cousus sur ses monologues intérieurs ; mais devant Enora qui parle sans précautions, elle ne veut pas en prendre non plus.

« Si tu veux, on retourne en maternelle et on se tire les cheveux. »
ajoute-elle, bizarrement, sans humour. Puis : « Tu sais Enora, ne te crois pas intelligente parce que contrairement à tant d’autres tu ne me frappes pas ; c’est parce que tu te réjouis de ça que tu es comme eux. Prête à admettre que frapper un autre être humain, s’il s’appelle Henri, est une norme acceptable - à défaut d’être morale. »

Elle laisse un instant se perdre, en remettant sa perruque, réajustant sa veste, massant ses poignets, les yeux fixés sur le silence qui les sépare.

« Ne te prends pas pour plus fine que tu es. »


Et ça sonne comme un conseil, dans sa bouche.
Un conseil d’une insolence dont elle ne se revendique pas ouvertement, mais qui la réjouit en secret.

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Alors Enora comprend. Evidemment. Brusquement. Douloureusement. Elle voit enfin qu’avec Henri, les pièges s’enchaînent ; et au final, c’est toujours Henri qui gagne. Toujours, et elle est suffisamment astucieuse pour que personne ne s’en rende compte.

Enora chancèle, sur ses talons hauts, chancèle d’avoir échoué si fort, chancèle d’être toujours habitée d’une colère jalouse, chancèle d’avoir fait ce qu’Henri voulait –et sans doute bien plus encore. Il lui a suffit d’un simple mot pour triompher. Ce qu’elle fut stupide –et insolente.

Elle étouffe quelques fragments brisés d’un rire suintant d’une autodérision malade et malsaine.

Enora a l’habitude.

Et Enora est fatiguée. Elle en assez, assez de jouer la comédie. De se fêler, encore, encore, encore et encore. De se fêler, regarder les craquelures qui courent si fort sous sa peau qu’elles finissent par la franchir en cicatrices exsangues. De se fêler, avec chaque journée comme autant d’impacts, en attendant de finalement se briser.

Mais il y a systématiquement ce petit cri qui la tient et la retient –en vie, toujours.

Finalement, s’il faut retourner à la maternelle, autant user de cette franchise qu’on attribue aux gosses.

— « T’inquiète pas pour moi, va. – Oh, elle le sait bien qu’Henri ne s’inquiète pas. Qui le fait, d’ailleurs ? A part quelques adultes qui obligés de s’en charger ? – J’fais pas partie de ces gens risquant de se surestimer. »

Et la tristesse est immense.
Un peine infinie qui s’abat, qu’elles ne partagent plus ; qu’elles n’ont peut-être jamais partagée, après tout.
Ce qu’elle aimerait réellement retourner à la maternelle, entendre les pleurs d’enfants qui chutent plutôt que les sanglots de gens brisés.

Enora lance sa lessive et s’adosse à la machine à laver, doucement. Soupire.

Ce que ses poumons sont lourds, ce que ses mouvements sont lents, ce que cette scène est futile.

— « Tu sais pourquoi les gens te frappent, Henri ? »

Elle a un sourire amer, derrière son murmure.
Enora abandonne à l’instant où Henri se relève.

— « Parce qu’ils ne te comprennent pas.  Et tu sais pourquoi je ne te frappe pas ? »

L’autre rayonne de cette rationalité qu’elle n’a que par intermittence -et c'est pénible.

— « Parce que tu ne le mérite pas. Parce que la peur ne devrait jamais mériter les coups. »

C'est pourtant elle qui a hurlé pour tuer lorsqu'elle fut terrorisée.

Cette fois, c'est différent. Cette fois, elle est sûre que cette peur n’est pas uniquement la sienne. Sûre, autant qu’il lui est possible de l’être –et c’est tout relatif.

La franchise frôle ses limites, s’arrête avant de les franchir. Avouer qu’elle ne veut pas rendre Henri plus misérable encore, plus menaçante pour sa propre indigence, ce sera pour plus tard.

— « Mais, toi, qu’est-ce que tu attends, Henri ? Quelle forme prend-elle, ta fierté à toi ? »

Et, avec son ton amer, elle a toujours son sourire tordu, son regard vide et ses épaules lasses.

Lasse de tout.  

Prête à tout.

Fatiguée de haïr, toute la colère finissant systématiquement par rebondir et revenir en rempant vers son oncle. La haine consomme tellement, tellement d’énergie –trop de cette énergie qu’une Enora futée userait pour guérir.
Et au fond, chercher à blesser Henri ne l’avance à rien.

Enora abandonne si vite.

Mais si Henri s’émancipait, alors Enora resterait seule. Sans concurrence.
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Henri Underwood

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Au moment où Enora abandonne, Henri détourne les yeux. Mépris ? Pudeur ? Rien de tout cela ; elle pense qu’il lui faudra bientôt partir, les yeux fixés sur la porte de la laverie, et elle se demande « partir pour aller où ? ». C’est une question qu’elle se pose à chaque fois qu’elle quitte un lieu.
C’est d’autant plus fort aujourd’hui, alors qu’elle commence à avoir la migraine. Elle se dit qu’elle pourrait rentrer au bungalow, chercher des cachets contre le mal de crâne. Ou errer encore, sans raison, errer parce qu’elle ne se sent chez elle nulle part, parce qu’elle ne peut poser l’ancre nulle part. Parce que même nulle part ne veut pas d’elle - paranoïa.

Elle écoute, écoute attentivement ; mais ne répond rien. Elle attend doucement qu’Enora ait fini de parler, attend que le temps soit venu. Elle se demande encore où elle ira. Lentement elle déplie ses doigts et sa colonne vertébrale, réarrange les cheveux de sa perruque et ses habits sales. Après elle ira prendre une douche, se dit-elle soudain. Se noyer sous des litres d’une eau trop chaude, à ressasser le passé pour éloigner ses pensées de demain.
Demain.

Quelle horreur.

Puis une question tinte à ses oreilles, et elle pose de nouveau ses yeux sur Enora. La compassion ne l’effleure pas ; pas une tristesse ne fait pleurer son regard, regard un peu froid, scalpel sur la peau nue. Henri à cet instant est d’une indifférence glaciale, aussi indifférente que le temps ou la nature peuvent l’être. Elle ne fera pas semblant de partager le silence douloureux d’Enora, pas semblant de le comprendre. Elle ne tendra pas la main - à quoi bon ? Pour qu’elles tombent ensemble ?

Quel romantisme.

« Vous ne connaissez pas mon nom de famille. »
répond-elle. « Vous ne me connaissez pas vraiment. On peut dire que j’ai encore mon jardin secret ? »

Dans lequel elle enterre ce qu’elle a de plus précieux pour que personne ne puisse mettre la main dessus, ou qu’on le fasse la crasse sous les ongles. Teint de la boue rouge qui donne sa couleur à sa colère. Piégé dans la cage des racines des arbres qui y vivent, cage de ses manigances, petits bouts de mensonges qui suffisent à garder le contrôle sur son monde.

Elle y enterre régulièrement des corps étrangers, aussi, des corps intrus, qui nourrissent la beauté de ses sentiments, la vivacité de sa rancune. Inconnus qui ont voulu voir leur reflet dans ses yeux et dont le cadavre pourrit à la lisière de sa conscience.

Enora aurait pu en faire partie. Elle aurait pu mais...

« Tu sais, Enora, je crois que... »
Froncement de sourcils. Elle prend soudain peur de ce qu’elle est sur le point d’avouer, la gorge sèche. « Je crois que je t’aime bien. » Panique dans son regard qui fuit vers la porte, y retourne inlassablement semble-t-il. « Pour une raison très égoïste que toi tu n’aimeras pas. »

Elle laisse le silence se déplier ; vibrer de tension comme un fil tendu à l’extrême.

« Je me sens moins seule. »
murmure-t-elle.

De nouveau funambule, entre la fragilité extrême et la rage de vaincre. Se mordant les lèvres à se les déchiqueter. L’aveu est grave - attentat émotionnel. L’aveu est grave et pourtant elle ne le retirera pas, elle l’assumera jusqu’au bout - jusqu’à ce qu’il meurt à ses yeux, que le silence l’enfouisse ou qu’elle l’oublie. Jusqu’à ce qu’elle cesse de le craindre.

Elle l’assumera comme seul acte de bravoure de la journée, avant d’aller elle-même s’enterrer sous ses draps.

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Enora Clifford
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Il lui semble que quelque chose a changé, quelque chose de ténu et profond, à la fois subtil et irréversible. Mais peut-être s’illusionne-t-elle, à peine plus que d’habitude. Peut-être qu’à force d’attendre quelque chose d’important, elle l’invente.

Elle essaie de graver les mots, les inscrire dans sa chair parce que le moment lui semble déjà flou, parce qu’elle sait qu’elle oubliera le plus important, comme elle le fait toujours. Laissant à chaque fois une place immense pour un souvenir dévorant.

Elle aimerait garder en mémoire chaque détail, le regard d’Henri fuyant vers la porte, les inflexions de sa voix et la fréquence des silences, même l'indifférence glacée, mais déjà la précision la fuit. Les couleurs de cette pièce sont fades, le ronronnement de la machine à laver presque agressif envers les paroles. Enora passe une main sur son visage, frottant la peau et observant un instant les doigts, paraissant presque se demander ce qu’ils font là.

Elle titube, un peu. Mais elle a toujours les épaules droites, la posture presque insolente.

— « Aaaaah… Voilà qui est inattendu. Vraiment, Henri, tu m’emmerde –ne le prends pas mal. »

C’est un compliment, quelque part. A peu de choses près. Le ton est presque avenant, cette fois.
Elle a de ses ombres qui empâtent sa bouche et rendent les mots lourds et maladroits.  

— « Si tu n’étais pas victime consentante, je n’aurais même aucune raison de t’en vouloir. »

Un soupir, simplement. Débarassé du superflu, parce qu'elles ne sont plus à cela près. Et la colère qui pourrait refluer, un jour peut-être. Si tout se passe bien. Mais elles ont toutes deux tendance à se créer de la malchance, n’est-ce-pas ?
Et il lui semble dans les regards de l’autre vers la porte que l’instant est déjà fini, que maintenant leur discussion relève du domaine public ; mais quelque part, elle refuse cette idée avec douceur et sans insistance, commence à peine à réfléchir.

— « Quant au reste… Oui, tu as ton jardin secret, Henri. Et tout le monde s’en fout. Complètement. C’est quoi ton nom ? Si on le connaissait, on pourrait presque avoir pitié ; et ce n’est pas le but. C’est quoi ton nom, Henri ? »

Elle parle trop. Elle s’enfonce dans l’incohérence. Elle est perdue.

Henri, Henri, Henri. Sans même s’en rendre compte, dans sa tête elle le martèle, ce prénom, le répète encore et encore, le psalmodie comme un rituel pour chasser les mauvais esprits. Un rituel grossier, comme ceux qui jouent aux dés leur réussite d’examens pour se rassurer.

— « D’ailleurs, Henri c’est pas un prénom de garçon ? »

Elle ne pensait pas le demander à haute voix, espère vaguement que ce n’est pas vexant ; mais au final, elle s’en fout. Comme de beaucoup de choses, la musique, les stars, les ragots –au fond elle passe sa vie à simuler l’intérêt alors que dans sa bouche les mots meurent, l’air est acide et la nourriture devient cendre.
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— « D’ailleurs, Henri c’est pas un prénom de garçon ? »


Evidemment que si.
Tu as vraiment besoin de poser la question ?

Soupir alors qu’elle passe sa main sur le dessus d’une machine à laver, dessine un cœur dans la poussière puis essuie ses doigts sur son pantalon. Regard désabusé, un poil agacé - puis vient la résignation. Tu as gagné Enora, je ne partirai pas tout de suite. Tu as gagné Enora, je t’accompagnerai un peu plus longtemps. Un peu plus longtemps au fond de cet ennui monochrome qui est le nôtre, entre meurtre et morosité, équilibre précaire ; et soudain le basculement, le suicide lent mais méthodique, interrompu par des éclairs de panique, la frousse, et la lame ne va jamais assez loin dans la peau, elle ne va jamais pour tuer, simplement pour écailler le vernis, les couches de politesse.
Toute l’horreur qui suinte par les plaies.
Le pus.
La peur.
L’envie de changement et le refus aussi ; que voulez-vous qu’on y fasse ? Changer alors qu’on vient à peine de trouver notre équilibre. Instables sur nos deux jambes, et le cœur en apnée.

Le cœur qui se nécrose.
Nécrose ça ressemble à névrose.

Névrose c’est le mal commun.
Névrose c’est l’ennemi que l’on ne combat plus - l’amie dont on n’a jamais voulu.

« Si. Ma mère. Encore pire que toi et moi réunies. »

Sourire en coin, et Henri qui se rapproche, à peine, se rapproche quand même.

« Il fallait qu’elle rende hommage à son père. C’est ce qu’on m’a toujours dit. Mais maintenant je n’en suis plus si sûre. »


Maintenant tu crois surtout que ta mère est terrifiée par les autres femmes par acquis inconscient des infidélités de son mari et qu’elle ne voulait pas que tu en deviennes une. Pas que tu puisses l’éloigner d’elle. Et c’est aussi triste que c’est beau ; c’est la seule chose qu’il te reste, cette flamme à moitié étouffée d’amour, flamme grasse, la seule chose qui te sauve lors des réunions de famille.
C’est dommage qu’aucun d’eux n’ait le courage d’y croire.
Y croire encore.
Encore une fois.

« Enfin bref. Je ne te demanderai pas pourquoi ‘Enora’, ça risque d’être chiant et inutile. »

Sur ce, elle s’adosse à une des machines à laver et se résout au silence, pas un silence contraint et contrarié, un silence doux. Tendresse qui ne se dit pas. Elle attendra pour elle ; elle attendra avec elle. Elle attendra le temps qu’il faut pour... pour quoi ? Elle ne sait pas. S’en moque.
Qu’Enora se calme peut-être.
Qu’elle ne la supporte plus sans doute.

Elle attendra.

Il y a pourtant la rumeur des vagues au fond de sa poitrine, des mots ballottés, ignorés exprès, qui font mal, mais qu'elle ne relève pas, lassitude.
Victime consentante.
Elle ne sait même plus dire si c'est faux.

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Il y a dans l’air des non-dits qu’il est effarant que chacune puisse comprendre, il y a ce silence ouvert et la respiration d’Enora qui se fait plus douce.

— « Enora, ouais… C’est banal. Presque ennuyeux. »
Ennuyeux, ennuyeux, et surtout Enora est cette sainte qui fit vœu de chasteté –ironique, vraiment, mais Henri n’a pas vraiment besoin de savoir cela, si ?

Elle a une inspiration subite, et ses cordes vocales vibrent de vouloir parler, d’en avoir enfin tant à dire.
Parce qu’il y a eu les mots pour lui expliquer, cette confession à demi-entamée pour la guider.

— « Tu vois, ce qui est vraiment intéressant, c’est que tu réussis à être fière d’avoir un jardin secret, alors que c’est lui qui te possède. N’est-ce pas ? Oui, tu peux bien te vanter de l’avoir conservé à l’abri de chaque regard et chaque mot, mais au final, c’est lui qui te fait bouger. »
Désolée, Henri, mais les névroses et obsessions ne sont pas des amies, juste des maîtres comme les autres, elles griffent et mordent, tirent sur les tendons et au final font ce qu’elles veulent de nous –et nous avons encore l’illusion de décider, parfois, c’est sans doute le pire.

— « Comme lorsque tu te sens si fière de savoir pourquoi ils te frappent –mais franchement, ce sont eux qui décident. Eux, moi, nous, peu importe. Tu as l’impression d’être très forte, quand tu dégoute les gens ? Mais ils sont plus forts que moi, Henri, ils sont aussi plus forts que toi, et s’ils te frappent ou s'ils ne le font pas, ce sont parce qu’eux l’ont décidé, et ce n’est même pas contre toi, c’est contre ce que le monde a fait de toi, ce que tu as fait de toi. Tu les as aidés, poussés à bout peut-être, mais ce n’est pas parce que tout va comme tu le planifie que tu leur ôte leur libre-arbitre, tu ne leur enlève rien, tu as juste réussi à prévoir ce qu’ils pourraient en faire, tu leur a juste simplifié la vie et finalement c’est toi qui meurs un peu plus à chaque fois. Et puis, ça te fait quoi, les coups ? »
Oui, vraiment, ce sont nos mécanismes de défense qui nous séparent, Henri, et la séparation est si ténue que je peux presque croire te comprendre –et je peux presque deviner que ta fierté va revenir m’écorcher le visage. Et si je parle aussi vite, c’est sans doute pour ne pas entendre mes propres mots.

— « D’attirer la compassion de certains, le mépris des autres ? Il y aura toujours ceux que tu indiffères. »
Il faut qu’on grandisse, Henri, pleurer et bouder ne sont plus les seuls moyens d’attirer l’attention, juste les plus simples, et il serait temps qu’on devienne trop vieilles pour ça.

— « Tu devrais te redresser, Henri, te relever tant que tu le peux encore, parce qu’après tu seras enfermée dans ce rôle puant que tu t’es donné, et ça ne sera plus du cynisme que tu auras, juste de la détresse. »
Honnêtement, j’aimerais que tu t’en sortes, Henri, pour me prouver que c’est possible, pour leur prouver à tous que c’est possible, parce que je me fais du mal à spéculer sans modèle à suivre.

Et à l’image de sa voix, le sourire d’Enora est dénué d’animosité. Mais après tout, qui est-elle pour donner des conseils qu’elle n’applique même pas ? Insupportable.

Elle tend vaguement la main vers Henri, et c’est comme si ses doigts caressaient l’air, avec un peu de tendresse mais surtout ce vague sentiment d’inutilité –parce qu’elle sait bien que ses mots ne furent pas gentils comme elle aurait pu tenter de l’être. Après tout, elles étaient en trêve l’espace d’un instant, et c’était agréable.
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Je sais, je sais, je sais, je sais, je sais.
Tais-toi.
Ta gueule.
Ta gueule bordel.
Crève.
Etrangles-toi, pends-toi, immoles-toi ; et puis laisse-moi un peu de corde, une allumette ou deux et j’irai te rejoindre après, quand j’aurais fait le bilan de ma non-vie pour me rendre compte qu’il tient sur une page A4 presque vierge.

J’ai eu peur, j’ai cru que j’allais mourir.


Connerie sans nom. Je ne suis pas née. Eternelle avortée ; crachée sur le monde sans cérémonie, vomie au pied du lit d’hôpital, petit bonbon gorgé de sang, plein de velléités et d’espoirs, plein de cris dans la gorge et les poumons pour se rendre plus lourd, narines frémissantes. Les cris ce sont des boomerangs, et si j’ai parfois un cocard, c’est qu’il y en a un qui m’est revenu. Un qui m’est revenu des premiers que j’ai poussés, de cet instant de douceur inestimable, où je ne savais de la douleur que la brûlure de l’oxygène. Le jour est devenu ma date de naissance, et tous les ans on le fête, et tous les ans j’attends qu’il prenne sens.
On naît deux fois.
La première on apprend que vivre c’est respirer.
La deuxième que respirer c’est vivre.

Et moi ça fait 19 ans que je retiens ma respiration.
Connerie sans nom.

Je le fais en toute connaissance de cause ; j’ai appris des autres. Respirer c’est faire l’effort de vivre, et moi je n’en ai pas envie, je suis bien là où je suis, pas besoin d’en bouger, pas besoin d’en changer. Parfois quand même mes narines désobéissent, un peu nostalgiques, et je reprends mon souffle, du bout des lèvres, comme prise en faute, guettant la vie du coin de l’œil comme on guette la police ; je reprends mon souffle et c’est toujours une catastrophe.
J’ai repris mon souffle pour demander à ma mère de me montrer sa robe de mariée.
J’ai repris mon souffle pour demander à mon père qui était Cassie.
J’ai repris mon souffle pour répondre au premier qui m’a demandé mon nom.

Henri Underwood.
RESUME : J’ai eu peur, j’ai cru que j’allais mourir.

Alors maintenant quand même je me tais. Pas tout le temps. Mais ce n’est pas grave, le pire est déjà fait. Maintenant il s’agit juste de rouvrir les plaies. Je suis la plus forte à rouvrir les plaies. Je l’ai fait toute mon enfance en espérant que ça ferait de plus jolies cicatrices, comme on agrandit la fissure d’un mur pour mieux la reboucher.
De toute façon les mots c’est autrui.
Et autrui a oublié que j’avais des mots.

Alors ça n’a pas vraiment d’importance.

Je suis bien dans ma non-vie. J’y ai construit des empires. Des cathédrales. Puis des cimetières aussi, où j’ai enterré tous les espoirs de ma première naissance, méthodiquement. Où je les ai tués moi-même, par peur que leur ardeur finisse par invoquer la vie dans le petit monde clos de mon immuable tristesse.
Il ne faut absolument pas que je vive.
C’est désastreux de vivre.

Il paraît qu’il y en a qui en meurent.

Mais quand même Enora elle se donne bien du mal pour rien. A quoi ça servirait que quelque chose change ? A quoi ça me servirait de blanchir mes phalanges sous le poids d’un effort qu’on ne me rendra pas ? Il n’y a que les cris que l’on me rend - et je m’en passerais bien.

Il paraît que je me refuse le droit d’être heureuse.
Je les emmerde.

C’est vrai je ne suis pas heureuse. Mais je ne suis pas malheureuse non plus. Le malheur c’est autrui. Et autrui a oublié qu’il n’y avait pas de destin.

C’est pas le destin d’être la masochiste de Volfoni.
Pas un coup du sort.
Pas la fatalité.

C’est un choix que l’on a fait tous les deux, toi et moi, c’est le contrat que l’on a passé - tu me laissais tranquille, je te laissais tranquille et maintenant tu reviens me balancer à la tronche que je n’ai pas de fierté, qu’il faut que j’apprenne à m’assumer en tant qu’individu, que je n’ai pas le droit de TE laisser faire.

Peut-être pas, mais j’ai le choix.
Et le choix je l’ai fait, tu t’en souviens ?

Tabou.
J’en ai brisé des milliers. Bouts de verre sous les semelles qui tailladent peu à peu les chaussures et bientôt atteindront les pieds ; c’est par eux qu’on me pendra lorsqu’on se rendra compte de la lâcheté que j’ai commise.

J’ai fui la vie.
Et le pire c’est que j’ai réussi à lui échapper.

Parce que la vie au fond ce n’est pas ce que je subis jour après jour. C’est tout ce que je n’ai pas fait pour ne jamais m’en accommoder.


« Je n’en ai pas le courage. »

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Et voilà.
Un léger soulagement, celui qu’on peut ressentir lorsqu’on s’attendait à être violemment rejetée alors que ce n’est finalement pas le cas –et puis finalement, une déception au gout amer.

C’était évident.

Jamais, jamais l’aide ne viendra de l’extérieur, Enora, jamais ; tout simplement parce que pour cela il faudrait déjà que tu sache comment t’aider toi-même.

Que tu réussisses à différencier efficacement une main tendue et une baffe.
Que tu cesse de t’écorcher pour des actes dont tu n’es pas responsable.
Que tu ose gratter le masque de ton comportement caricatural.

Commence par chercher des modèles solides.

Tu as beau en vouloir à la Terre entière, te méfier de chacun de ses membres, tu es la pire chose qui puisse t'arriver.

Aide toi, le Ciel t’aidera.

Ta mère disait cela, lorsqu’elle était excédée par ton comportement ; tu t’en souviens très bien. Ca t’a fait mal, toi qui voulait juste être comprise, à la rigueur être plainte, alors tu as choisi d’ignorer ce qui peut s’apparenter à un conseil. Un des derniers d’une autorité parentale dépassée, autorité qui s’est effacée peu de temps après –oubliant son rôle, n’ayant plus la force de l’assumer face à ce que tu es devenue.

Crois-tu en un dieu quelconque, d’ailleurs ?

Tu y as cru, désespérément, quand il y avait une bataille à mener.

Tu l’as prié, seule sous le méandre de ton crâne, tu l’as prié dans le silence et la peur, tu l’as prié et peut-être sur le moment cela t’a-t-il empêché de complètement perdre la raison. Mais il a du voir que la sincérité de ton engagement était totalement nulle ; alors il t’a laissée.

Et tu l’as abandonné en même temps que tu as abandonné la lutte.


— « Oh… »

Dans ta gorge brûlent tous ces rayons de soleil qui n’ont jamais eu le droit de venir jouer sur ta peau –c’est douloureux, n’est-ce pas ? Douloureux et brûlant, d’une chaleur froide qui t’écorche la trachée, une chaleur qui se consume en toi sans jamais réussir à s’échapper.

Ne regarde plus Henri, Enora, ne la regarde plus car tu as dit à peine un instant plus tôt que tu ne pleurerais pas devant elle.

Ni avec elle.

Ni pour elle.

Sur ce dernier point, aucun risque.
Prétention et égoïsme font de toi la seule à mériter tes propres larmes.


— « C’est dommage... »

Oui, c’est dommage, Enora, tu pourrais presque être quelqu’un de bien, vous pourriez être des filles bien, toutes les deux, peut-être même des amies dans une autre vie –mais vous refusez seulement de vivre.

Vous vous sentez moins seules dans le néant, mais pour quoi ? Quelle utilité ? Le néant reste le néant.
Vous vous êtes trouvées, peut-être auriez-vous du continuer à ne pas le faire, perpétuer votre pacte de non-agression, parce que vous parler n'est que la disparition d'une possibilité supplémentaire.


Il n’y a plus de place pour les confidences, les espoirs ou les colères dans la laverie.

Plus de place en elle non plus ; le vide en prend tellement.

Quelque part, tous ces mots ont pris avec eux sans rien libérer; ils ont pris un peu plus de sa substance, un peu plus de son courage, un peu de son humanité qu’elle a jeté dans les airs –qu’elle a jeté sur Henri, sans délicatesse.

Sans que jamais rien ne change.

Alors, à quoi cela lui sert-il de parler ? De manger, respirer, se maquiller ? Enora songe souvent qu’elle survit par défaut ; peut-être que si elle est encore là, c’est que par trois fois elle n’a pas vraiment essayé de n’être nulle part, peut-être qu’elle s’enivre d’un espoir trop mince pour en porter le nom et trop grand pour lui permettre de disparaître, peut-être qu’elle est trop étouffée de cette vie qui n’en a que les propriétés biologiques –des propriétés insuffisantes, un corps d’une teinte déjà cadavérique, comme si tout était tracé dès sa naissance.

Comme si le destin existait.

— « Est-ce que tu crois au destin, Henri ? »

Elle-même ne sait plus en quoi elle croit –ignore même s’il lui est encore possible de croire.

La foi.

En l’avenir, en elle, en une entité quelconque ; peut-être est-ce là tout ce qui lui manque.
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— « C’est dommage... »

Dommage, c’est le mot qui résume nos vies Enora. L’épithète de nos tombes. Le seul et dernier mot de nos lettres d’adieu. Dommage, c’est tout ce que l’on est : du gâchis humain, bonhommes de pâte à modeler difformes que l’on déguise en hommes, que l’on déguise de tissus qui finiront serpillères sur nos peaux moites de sueurs, sueurs de vie, d’une vie un peu trop vive, éclat rouge vif, d’une vie bousculée à ses premiers pas, coupée dans son élan.

Coupée dans son élan comme le cri se casse à son apogée. Net.
Pas une goutte de sang sur le carrelage.

Et tous les os du corps brisés.

Dommage, c’est tout ce qu’ils ont trouvé à dire.
C’est la seule excuse qu'il leur restait.

Mais la chose triste, Enora, c’est que c’est en train de devenir la nôtre.

« Oui, c’est dommage. »
tu répètes.

Et tu as envie d’en pleurer ; envie de te moucher dans les froufrous d’Enora, besoin de toucher quelqu’un, besoin de toucher quelqu’un à contrecœur, par aveu de faiblesse. Tu as l’impression qu’elle est encore un peu trop loin, trop loin de tes doigts qui pianotent sur le dessus de la machine à laver, trop loin de tes yeux curieux des siens, curieux de ne pas les rencontrer. Tu as l’impression qu’elle est encore un peu trop loin, son cœur à l’autre bout de la salle, le tien à peine debout.
Mais peut-être que tu te trompes.
Peut-être que c’est ton cœur qui bat à l’autre bout de la salle, et le sien dans ta poitrine. Ses cris dans le bruissement faible de ta respiration, sa douleur dans le grincement de tes phalanges.  

— « Est-ce que tu crois au destin, Henri ? »

Tes mots dans sa bouche.

Je crois en tout sauf en moi-même.

Tu crois au destin, Henri ?
Henri, Henri, Henri, Henri.
Henri, tu crois au destin ?

Non.

Le destin c’est une excuse facile ; et toi tu n’aimes pas les choses faciles. Toi tu te tortures l’esprit. Tu te blâmes. Tu en imagines des équations mathématiques. H - C = bonheur. H - P = bonheur. H - le monde = bonheur.

H + E = miroir.

Le destin, c’est à double-tranchant ; et toi tu n’aimes pas les choses imprévisibles. Tu n’aimes pas le principe du boomerang. Tu dis que tu en souffres déjà assez.

Non, non, toi... Toi ! Tu as décidé de croire en une chose très simple. Une équation mathématique à deux balles. Toi, tu as décidé que dans une vie, la somme des malheurs est égale à la somme des bonheurs. Alors tu vois, c’est très simple, Enora.

Un jour vous serez forcément heureuses.

Peut-être le jour de notre mort. Qu’en dis-tu Enora ? Prête à dresser des idoles à notre prophétie ?





C'est ce que tu lui expliques un peu trop posément.

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Enora Clifford
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— « Je n’aime pas beaucoup les miroirs. »

Je n’ai jamais aimé les miroirs, Henri, et c’est terrible parce que j’aurais pu être jolie, j’en suis presque sûre, une beauté graphique peut-être, avec du maquillage soigné et le contraste poussé au maximum –mais toi aussi tu aurais pu être jolie, Henri, toi aussi, d’une beauté plus viscérale sans doute. J’aurais pu me teindre les cheveux et toi garder les tiens, j’aurais pu mettre des pulls sans âme particulière et toi des jupes à volants, nous aurions pu si nous n’avions pas besoin de compenser.

Peut-être sommes-nous belles, Henri, probablement qu’on peut être belles pour ceux qui y regardent bien ?

Mais personne ne nous regarde, je crois, personne, parce qu’ils ont de la colère, de la honte, de la peur, de la pitié, je ne sais pas vraiment, ça doit changer selon les gens ; est-ce que quelqu’un t’a regardé dans les yeux, ces derniers mois ?
Est-ce qu’ils se contentent de fixer ta peau, de s’arrêter aux bleus et à tes lèvres qui tremblent ?
Oui, c’est bien ce que je pensais.

Je nous trouve belles, Henri ; belles tant qu’on est hideuses.

Parce qu’on doit vraiment être affreuses pour que tous détournent les yeux, hein ?

Tous, tous sans exception, ta mère et la mienne, les garçons et les filles, les adultes et les enfants.

Tous victimes du même malaise sur notre passage –enfin, peut-être as-tu trouvé une exception, toi ? Moi pas. J’ai pleuré, piqué des crises et jetés en pâture des caprices enfantins pour qu’ils me regardent, mais ils se contentent de me voir, me voir et ne vont jamais plus loin, il n’y personne pour me prendre la main sans que j’ai envie d’en arracher la peau, même ces psys que l’on paie pour, tu vois ?  

Parfois je m’en veux d’en exiger tant des autres, parfois je me rends compte que c’est tout simplement parce que je me voile la face pour ne rien exiger de moi, parfois je comprends que si je ne laisse personne approcher c'est parce que je ne sais pas où je suis.

Je n’ai jamais aimé les miroirs Henri, parce que les miroirs me renvoient avec clarté ce que je ne fais qu'esquisser lorsque je pense à moi.

Moi aussi je calculais, avant, j’estimais des dizaines de possibilités, des équations, des scénarios, tout pour m’expliquer artificiellement ce que je ne comprenais plus, parce qu’il n’y avait rien à comprendre. Je comptais les heures, les jours, les mots, je comptais absolument tout, distillait les plaintes, les colères, les pleurs, j'essayais d'être logique et puis un jour j’ai arrêté de compter. D’un seul coup, comme ça, je ne sais plus pourquoi, peut-être cela faisait-il simplement trop longtemps. C’est comme lorsqu’on grandit, on s’arrête de jouer brutalement, on en a marre, et bien moi j’ai arrêté de calculer parce que ça ne me rassurait même plus –et c’était ma première tentative de suicide. Je ne pense pas qu’arrêter de compter soit un signe de maturité. Ou peut-être que si.

Des fois, j’ai tellement de voix en moi que je ne sais plus laquelle est mienne.

— « Et mes équations ne tombaient jamais justes. »

Je crois que ma voix est un peu triste, quand je dis ça.

— « Peut-être que je devrais essayer de croire en Dieu ; mais pour croire en Dieu, il faut l’aimer, je crois. Je ne l’aime pas, c’est un fait, j’aurais été brûlée pour ça il y a quelques siècles à peine –si je n’avais pas déjà été exécutée pour l’albinisme. Mais ça, ce n’est pas le pire, le pire c’est que si tu les écoute, je vais finir en Enfer »

Les, tous ceux qui arrivent à y croire, parfois aveuglément, tous ces gens que je ne comprends pas mais qui voudraient imposer leurs convictions au monde dont je suis censée faire partie ; toute cette foi que je ne comprends pas mais que je jalouse.

Je parle trop, Henri, je parle trop, je devrais le faire avec les psys, ils adoreraient, pas avec toi, parce que j’ai du mal avec l’idée que tu sois davantage encore à même de me comprendre ; en Enfer il n’y aurait plus personne pour m’entendre pleurer, mes larmes seraient perdues parmi toutes les autres et ça serait mieux finalement. Peut-être.

— « Tu sais, je suis persuadée que l’Enfer est tellement chaud qu’il en devient glacial et je suis sûre que ce n’est pas du feu, mais de l’eau, une eau sale de tout le ressentiment, une eau qui te colle à la peau et qui s’insinue dans tes veines.  
Alors je ne sais pas si je serais heureuse le jour de ma mort, peut-être que j’aurais encore peur, si peur de tout ce qui pourrait arriver alors que la mort c’est la fin.
»


C’est drôle que je ne parvienne pas à croire en Dieu alors que l’idée d’Enfer m’est familière.

Je suis désolée Henri, je suis désolée mais je crois que je te hais autant que je peux me haïr.

Et je t’aime, un peu, des vestiges de mon narcissisme.

J’ai l’impression de me diluer. Qui est je, qui est tu ; ou suis-je, ou pars-tu.
Si nous nous diluions ensemble, nous ne serions plus; mais peut-être serions nous plus? Tellement plus, ou plus rien du tout.
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Haine, haine, haine.
Elle déploie son cou comme une ecchymose, le souffle frêle et les gestes vains, le corps en grève sous les tropiques d’une fièvre imaginaire - cramés ses yeux terreux, cramés comme des champs arides, herbes jaunies, éclats d’or au fond de ses pupilles.
Et personne pour oser croiser son regard.
Son regard de famine et de sécheresse, son regard de grand fléau. Elle porte la guerre à même les craquelures des os de ses hanches ; à même la brûlure qui ondule le long de ses vertèbres ; à même les tendons sectionnés de ses genoux.
Le talon d’Achille broyé.

Les mots qui se fracassent sur ses omoplates comme des gouttes de pluie, et chacune est plus lourde que la précédente.
Son corps plateau désert qui ne saurait se nourrir de cette eau trop salée.

L’envie fourmillante dans les doigts de la guillotiner.

Elle parle trop, Enora, elle parle des vérités qui ne se disent pas. Elle parle des mots qui les tueront toutes les deux, les suicideront à l’aube de la trentaine, parce qu’entre la morgue et l’hôpital psychiatrique elles devront finir par choisir et qu’elles n’auront jamais le courage de guérir.

Amen.

« L’enfer, c’est tout ce qu’on n’a jamais accompli. Tous les raccourcis que l’on prend. Toutes les excuses que l’on donne. L’enfer, Enora, c’est toutes ces fois où tu n’as pas pardonné à des gens à qui tu voulais demander pardon. Alors tu vois, ce n’est pas si compliqué que ça. »


Il faudrait presque que tu te crois fine à marmonner tout ça.

« Alors tu vois, la seule chose dont tu auras peur au moment de ta mort, c’est d’avoir vécu. Définitivement pas si compliqué que ça. »

Abrutie.
La chose intéressante avec toi Henri, c’est que, quitte à être idiote, tu as choisi d’être mélancoliquement idiote. Avouons-le, c’est tout un concept.


« Mais moi... »

Moi, moi, moi, moi, moi, moi, moi. Sérieux, trouve un hobby.

« J’ai juste pas envie de mourir seule. »

Ah.

« J’ai pas envie de mourir seule. »

Bleus en forme de palmiers tatoués en haut des cuisses. Coup de soleil au cœur et au front, chaud, trop chaud, ses aisselles et ses mains moites, paumes plaquées contre le dessus d’une machine à laver comme dernier rempart avant la chute ; les grains de sable collés sous sa langue qui la font grimacer, des bouts d’azur, paradis, coincés entre ses dents ivoire. Tout l’horizon qui disparaît dans un bruit de déglutition.

« Tu crois que si j’en emporte un avec moi, ce serait un crime ? »

Oui.


HRP:
 

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L’Enfer c’est tout ce qu’on n’a pas accompli.
Ah. Evidemment. Si tu souhaite rester dans le concret, Henri, on peut s’imaginer ça, bien sûr.
Ce que j’ai dit était bien trop loin dans le temps, l’espace, les hypothèses  pour toi, non, pour nous ; nous n’avons pas le temps pour ça. Les réflexions dans le vent, ce qu’ils appellent métaphysique –la spiritualité.

Nous ne nourrissons pas de cela.

Qu’on nous donne du concret, du concret dans lequel se noyer et du concret avec lequel s’étouffer. Nous ne comprenons jamais mieux les choses que lorsqu’elles nous écorchent.
Nous sommes des êtres tristes, Henri, triste de notre incapacité à l’abstrait et de notre lucidité qui n’est jamais la bonne.

Mais je crois que je ne suis pas vraiment d’accord.

L’enfer, Enora, c’est toutes ces fois où tu n’as pas pardonné à des gens à qui tu voulais demander pardon.

Non, décidément, je ne suis pas d’accord.


L’Enfer, ce sont les cicatrices que je me suis infligée pour me réapproprier un corps dont on m’a dépossédée.
L’Enfer, c’est ce corps, toujours le même, qui est devenu une simple charpente, un objet de présentation, une carcasse rejetant tout sauf les masques et finissant par se dévorer comme une maladie auto-immune, ce corps déformé par la maturité et un début d’anorexie pour ne plus être le même que celui qui fut profané. Celui-là a disparu mais je scrute encore sa trace dans les côtes saillantes et les poignets fragiles –et l’Enfer c’est de n’en être jamais débarrassée. J’ai repris un peu de poids, depuis que je suis à Volfoni, tu sais ? Ma mère est contente, je crois. Mon père, je ne sais pas. Je n’arrive pas à lui parler.
L’Enfer, c’est un peu cela aussi. Ce sont les changements du corps et les changements de mentalité, la méfiance et la haine, c’est la culpabilité de n’avoir jamais assez lutté. Et j’insiste, la culpabilité –davantage que ne pas avoir fait.
L’Enfer, c’est de s’être perdu, de ne plus posséder sa propre chair et de ne plus reconnaître celle que je suis, c’est d’avoir été volé de son corps et de sa conscience, volé de soi-même. De ne plus vraiment me rappeler comment je riais avant, lorsqu’il n’y avait que l’albinisme, et que ce n’était pas très grave. Ce qui est grave, maintenant, c’est de ne plus savoir si je pourrais être Enora –de ne pas être sûre d’en avoir la force le jour où j’aurais au moins la volonté.
L’Enfer, c’est la solitude, l’incommunicabilité de la violence parce qu’elle est dure, dure à revivre aussi et parce qu’il y aura le jugement. C’était il y a des années maintenant, pourquoi tu n’arrives pas à passer à autre chose ? Le pire c'est sans doute le jugement que je m'applique.
L’Enfer, ce sont les insomnies et ce qu’elles me montrent, c’est le vide qui prend tout l’espace et qui m’empêche de dormir, de vivre, d’être aimable sans doute.
L’Enfer, c’est se détester, c’est le rejet de soi-même qui est toujours plus fort.
L’Enfer, c’est de ne vouloir pardonner à personne.
L’Enfer, c’est moi.


Je ne vis pas, je ne vois pas comment je pourrais être apeurée d’avoir vécu.

Voilà, Henri, je suis passée du spirituel au corporel. Un Enfer concret.  
Mais tu vois, tout ça, je ne peux pas t’en parler, je ne peux en parler à personne, je ne peux même pas l’écrire. C’est plus difficile que tout le reste.
Et c’est vraiment un piètre moyen de se sentir consolé que serrer ses propres mains autour de soi.

Mais j’ai l’air de supporter la solitude mieux que toi. Ou alors je me suis simplement habituée à l’idée de mourir seule.
Dans un endroit miteux, répugnant et probablement puant –c’est la seule part de mon avenir que j’arrive à imaginer et je ne m’attends pas à une ultime apothéose.

— « Débrouille-toi pour qu’ils te tuent. »

Je ne devrais pas sourire en disant ça. Je ne devrais pas, et je sais que ce n’est pas un sourire sympathique, juste malsain. Ce que je dis ne mérite pas un sourire, aussi malade soit-il, ce que je dis est sec. Cruel, peut-être. Mais n’est-ce pas ce que tu cherche, parfois ?
Qu’ils te tuent, et que tu les regarde l’avoir fait à ta place, avoir fait d’eux exactement ce que tu voulais. C’est ton orgueil qui te suicidera, et c’est lui prendra quelqu’un avec toi dans les dernières secondes.

— « Ca restera un crime, mais l’idée de… comment ils appellent ça ? La légitime défense les rendra plus cléments. »

Ca reste un crime d’emmener avec toi quelqu’un qui veut rester –un crime au regard de la loi et pas forcément de la morale, mais je suppose que tu demandais pour la loi. La morale est encore un peu abstraite pour nous. Ou juste pour moi ?

— « Quelle importance ? »

Quelle importance, une fois qu’on n’est plus là pour entendre notre jugement ? Qu’ils s’en donnent à cœur joie, nous ne seront plus là pour les entendre, alors ils peuvent se faire plaisir.
Nous maudire autant qu’ils veulent.
Qu’importe ?

— « C’est ce que tu veux, de toute façon. Qu’ils t’achèvent, te donnent le coup de grâce. Le suicide, c’est pas assez bien pour toi. »

Ah, je me suis décidée à le dire, finalement.

Je continue de sourire, mais c'est pas comme le sang qui te monte au crâne, c'est froid, et je voudrais des vacances, Henri, des vacances de toi. Il est plus facile de mépriser les gens pour ce qu’ils ne sont pas que chercher à comprendre, plus facile de les détester pour ce qu’ils sont qu’y faire attention.

Une fois qu’on commence à connaître, on commence à compatir –et je suis trop occupée pour ça.


Spoiler:
 
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Henri Underwood

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— « C’est ce que tu veux, de toute façon. Qu’ils t’achèvent, te donnent le coup de grâce. Le suicide, c’est pas assez bien pour toi. »

Tropiques, tropiques, tropiques ; à tout jamais une carte postale des Bahamas accrochée au plafond de son cerveau, eau translucide et bikinis. Elle ne peut plus mettre de bikini depuis longtemps, des années ; des années à cacher des bleus que tout le monde sait et que tout le monde tait, des ecchymoses comme des signatures, la leur ou peut-être la sienne - la sienne, finit-elle par se dire parfois, à force de côtoyer la douleur, à force de cohabiter avec ses démons.
Ils deviennent un peu des animaux de compagnie.
C’est juste que c’est de son corps qu’on les nourrit. Son corps ou peut-être son cœur ou peut-être son âme, mais tout est si lié, si parfaitement imbriqué. Des vraies poupées russes, Enora, on effleure l’un, c’est l’autre qui frémit.
C’est toi qui parles, moi qui blêmis.
Encore.
Encore une fois.

« Oui. »

L’aveu expiré avec sorte d’épuisement - sans vraiment de tremblements.

« Je voudrais bien qu’ils mènent leur œuvre jusqu’au bout. Qu’ils m’achèvent enfin. Mais ils me laissent toujours tomber avant la fin. Ils me laissent toujours... »


La voix qui se brise tout à coup, un air surpris sur son visage sale et beau et laid. Ses yeux ronds, les yeux d’un poisson hors de l’eau, le même regard hébété. Un violent soubresaut crispe les muscles de sa mâchoire, alors qu’elle ferme la bouche qu’elle avait laissé entrouverte. Grincements de dents puis il faut rouvrir les poings, pour essuyer les larmes qui ont commencé à couler sans son accord.

« Ils m’abandonnent tous, ils m’abandonnent toujours. »


Comme Cassie, Cassie, Cassie qui est entrée dans ta vie si violemment pour en ressortir aussi abruptement, sans un mot, sans laisser d’adresse, et tu n’as jamais compris ; c’est comme si c’était toi à la place de ton père, toi planté au milieu du salon aux heures où elle venait, à essayer de comprendre ce que tu as mal fait, ressasser les souvenirs de votre dernière heure ensemble, c’est comme si c’était toi l’amant abandonné. Tu ne lui faisais pas confiance, mais il y avait des choses comme des promesses. Tel jour à telle heure, elle sera là ; elle était là.  Tel soir, elle fumera ; elle fumait. Telle après-midi, elle se relèvera après l’amour, passera devant ta chambre pour se rendre aux toilettes ; elle se relevait.
Tu comptais le nombre de pas qu’elle faisait jusqu’à la salle de bains, c’était toujours le même. Ça aussi c’était une promesse.
Si tu pleurais, elle râlait. Si tu riais, elle te faisait pleurer. Si tu ne disais rien, elle t’amadouait.
Viens vivre avec moi Henri, je t’offrirai des robes tous les jours et des poupées, et on ira en vacances à la mer, les plus belles mers du monde, tu te baignes dedans tu deviens plus beau.

Les souvenirs qui se pressent derrière tes paupières, ton nez qui se met à couler et les sanglots plus forts qui secouent ta cage thoracique dans tous les sens ; tu ne ressembles plus à rien, Henri, tu ressembles à un enfant, un enfant paniqué de ne pas savoir pourquoi on le punit.

« Ce n’est pourtant pas si compliqué. »
geint-elle désespérée.

Et elle ne sait plus si elle attendait que Cassie parte ou qu’elle la kidnappe. Elle rêve toujours de mers qui rendent les gens plus beaux.

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Au début, l’aveu fait naître un elle un discret sentiment de supériorité (Enora a tenté d’en finir elle-même, elle) et c’est agréable, agréable pendant quelques secondes comme un rayon de soleil sur son visage, mais il disparaît, évidemment, parce qu’il est aussi dangereux que le soleil et surtout elle se rend vite compte à quel point c’est futile (elle a juste tenté).
Disparaît avec le sourire, disparaît jusqu’à ne plus laisser qu’un gout amer au fond de sa gorge.
Disparaît jusqu’à ce que revienne son cruel sentiment d’infériorité qui balaye tout et lui bouffe les viscères.

— « Pas si compliqué ? »

Sa voix n’est qu’un murmure un peu froid mais sans animosité parce qu’elle peut comprendre, mieux, elle commence à comprendre et Henri a juste plus peur de la solitude qu’elle ne le croyait.

L’abandon.

Elle regarde ailleurs et finit par s’asseoir, lassée déjà d’être debout en tentant de faire passer leur conversation pour transitoire ; elle ne l’est plus depuis un moment et elle le sait très bien. Peut-être même qu’elles le savent toutes les deux, mais elle ne se targue pas de comprendre suffisamment Henri pour prétendre lire dans son esprit.  

— « Pourq… tant tu n’y arrives pas. »

Le pourquoi aurait été la question rhétorique de celle qui n’y est pas arrivée non plus, c’était pousser un peu trop.

Elle espère encore vaguement se comprendre par le prisme de l’Autre, mais c’est un espoir tellement erroné qu’elle n’a presque pas vu venir les sanglots qui finissent par déformer le visage d’Henri, elle ne les a presque pas entendus arriver et elle en reste hébétée, sans savoir quoi dire de plus.

Après tout, Henri elle-même fut surprise et franchement ce n’est pas qu’elle soit gênée, que les larmes lui fassent peur ou qu’elle soit intimidée.
Il n’y a pas de pitié, pas de remord, pas de compassion.

C’est juste qu’elle n’a rien à y répondre.

Et ce rien pèse déjà lourd, lourd comme un soupir qui n’arrive pas à quitter sa poitrine.

Enora passe du temps à chercher quelque chose mais décidément ces sanglots n’évoquent rien. Elle sait que dans les films, on console les gens qui pleurent ; comme elle se pose souvent en spectatrice de sa propre vie, elle attend sans doute que quelqu’un d’autre prenne Henri dans ses bras, lui donne un mouchoir, essuie ses yeux.

— « Tu pleure souvent, Henri ? »

Ou est-ce que j’assiste à quelque chose de rare qui me vaudrait d’être jalousée par tous les autres, ceux-là, tout ceux-là en-dehors de nous et qui ne valent pas mieux ?

Plus elle y réfléchit, et plus elle trouve, diffusément, que ce prénom lui va bien. C’est probablement parce qu’elle s’y est simplement habituée (Henri Henri Henri Henri Henri…) et elle finit par se demander si celle qui le porte est devenue sa propriétaire ou si elle cherche encore.

— « Est-ce que ça te fait du bien ? »

C’est une vraie question et Enora a un penchement de tête perplexe qui ferait presque croire qu’elle s’absorbe dans une étude pseudo-scientifique du spécimen qui lui fait face.

Un début d’empathie lui fait ressentir une vague tristesse et ce qui demeure, c’est une autre question, c’est le « comment en est-on arrivés là ? » qu’elle connait si bien.

Un début de sa colère revient, lui fait serrer les dents et le « pourquoi elle chiale bordel » vient se poser comme un filigrane sous sa peau, sous les ongles qui se crispent et sous les lèvres qui se pincent.

Tout est chiant.

Henri qui pleure, le bruit de la machine à laver, son inconstance, tout est chiant.

Elle prend la main de l’autre et la serre –un peu trop fort.

— « C’est pas grave, Henri. C’est pas grave. »

Qu’est-ce qui n’est pas grave ?
Qui penses-tu convaincre en énonçant des conneries pareilles?
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Henri Underwood

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  si ça a un sens
  FT. Enora

 
Le gémissement qu’elle ne reconnaît pas.
La brûlure qui ne la réconforte pas.
La délivrance qui ne vient pas.

Rien ne paraît plus léger mais au moins le monde est devenu flou, les couleurs s’estompent et il prend enfin les nuances de son long cauchemar, sa triste addiction. Au moins maintenant il ressemble à son humeur, il ressemble à sa fièvre - l’ivresse de sa mélancolie. Finalement elle pourra dire ce qu’elle veut, elle pourra disserter pendant des heures, elle en revient toujours à la même chose.
La seule qu’elle sait vraiment.
Qu’elle sait par cœur, corps, tout ce que vous voulez.

On a triché avec son âme d’enfant et elle ne s’en remet pas. On lui a menti sur la manière d’aimer. On lui a menti sur la manière d’être aimée.

Et elle ne s’en remet pas.

Rien ne paraît plus propre, l’eau de ses larmes ne la nettoie pas mais au moins elle la noie, les raisons s’estompent et le monde prend enfin les nuances de son agonie. Au moins maintenant il ressemble au paradis, il ressemble à tout ce que l’on avait promis. Des fois elle aimerait y mettre fin. Mettre fin à tout. Des fois elle approche des lames de ses poignets, elle pique ses veines.
Puis des fois elle éclate de rire parce qu’elle ne voit pas où est le problème, où est le drame. Cassie est une pute, mon père est un porc et je ne suis qu’une enfant jalouse, jalouse de Cassie parce qu’elle me volait mon père, jalouse de mon père parce qu’il me volait Cassie, je ne suis qu’une enfant vexée de ne pas avoir été invitée au jeu auxquels ils jouaient, parce qu’il n’était jamais question de moi, il n’était jamais question que d’eux, même lorsque Cassie posait ses lèvres sur mon front, il ne s’agissait jamais que d’acheter mon père, et il ne s’agissait même pas de mon père, tout ça ça n’a jamais été qu’une question d’immobilier, de maison en périphérie urbaine avec un jardin de 20 m² et une véranda où prendre le petit-déjeuner. Et c’est tout.
C’est tout ce qu’il y a, et personne ne se suicide pour une véranda.
Même si elle a piétiné votre loyauté candide d’enfant, parce que loyale je l’étais, j’étais loyale à tout ce que Cassie était et a tout ce qu’elle essayait vainement d’imiter. J’étais loyale à tous les mensonges qu’elle bégayait.
J’étais prête à partir pour des mers qui rendent les gens plus beaux, j’avais mes bagages déjà faits parce qu’elle était la seule chose que j’avais vraiment besoin d’amener, j’étais prête à partir parce qu’elle me l’ordonnait mais je n’en avais pas vraiment besoin, je n’avais pas envie de ces pays lointains parce qu’elle était déjà l’étrangeté, elle était déjà l’exotisme. L’aspérité, l’éclat, le défaut. Elle était déjà le dépaysement, elle était déjà ce que j’avais connu de plus renversant, de plus fascinant.
Elle était l’animal que je préférais.
De tous les espèces je n’aimais que la sienne. C’est la seule que je voulais sur mon arche de Noé. Je ne faisais pas que l’adorer ; j’avais l’intime conviction de la posséder, sans qu’elle ne le sache. Elle était mienne depuis que mon père me l’avait volée. Elle était toujours mienne quand elle ne savait plus ce qu’elle était.
J’étais sienne.
Elle était mon rêve d’enfance, mon futur, ma plus grande déception et ma possession la plus intime.

Et je ne m’en remets pas.
Je ne m’en défais pas.

Mais personne ne se suicide pour Cassie parce qu’on sait déjà qu’elle le fera.

— « Tu pleure souvent, Henri ? »
« De douleur. »
— « Est-ce que ça te fait du bien ? »
« Je ne sais pas. »
— « C’est pas grave, Henri. C’est pas grave. »

Je sais.
Je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais je sais.

« Mais je ne m’en remets pas. »

 
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Ton cœur est trop lent.

L’hésitation qui s’étend, s’étire et finalement s’étiole, pour laisser place au refus, au rejet, au recul.
Enora freine le plus fort possible.

Demi-tour – on arrête là – terminus, tout le monde descend.

Alors seulement elle se rend compte qu’elle serre, serre bien trop fort cette main étrangère ; et elle la lâche donc, brutalement, presque avec dégout ou simplement en parodie de réaction viscérale face à une brulure –face à une menace pour son intégrité.

Ne reste qu’une légère amertume lorsqu’elle se demande si sa pression laissera un bleu. Ce serait la marque d’Enora qu’Enora ne voulait pourtant pas laisser.

Henri est trop forte, Henri est un putain de trou noir.

Elle détourne les yeux, presque pudiquement, avant de se détourner complètement (l’abandon ?), portant son regard vers le mouvement rotatif, presque hypnotique, de la machine, de cette machine à laver qui brasse ses vêtements pour n’en faire qu’un conglomérat informe, comme la conversation brasse sa conscience.

Cette machine qu’elle ne se souvient pas avoir lancée.

Tempête douloureuse sous son crâne tandis que le tambour accélère.

Dégage, Henri.

Ne le fais pas pour moi. Fais le pour toi. Pour nous ?

Retourne dans ta tanière, pour lécher tes plaies tranquillement.

Rester avec moi ici ne t’apportera rien.
Rien rien rien rien rien rien rien comme ce vaste rien au creux de mes seins.


Machine à 3000 tours par minute et le pouls de ses carotides qui battait si fort mais qu’elle ne sent plus désormais.

Désolée, crient ses yeux qui regardent ailleurs.
Désolée, crient ses mains crispées sur ses genoux.
Désolée, crie son menton tremblant.
DESOLEE, vaste cri silencieux qu’Enora jette au loin sans espérer qu’Henri l’attrape.

Peut-être que ça te fera du bien.

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L'autre [Enora]
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